dimanche 18 octobre 2015

Du bien et du mal



 Il semble que quoiqu'on en dise, penser en termes de "c'est bien ce qu'ils ont fait", ou "c'est mal ce qu'ils ont fait", est plus fort que soi : même lorsque nous avons conscience de la complexité d'un phénomène, nous ne pouvons nous empêcher, trop souvent, et à moins de se taire, de porter un jugement de valeur. Tout jugement de valeur n'est-il pas finalement binaire ? C'est beau, c'est laid, c'est gentil, c'est méchant, c'est bon, c'est mauvais, c'est énooorme, c'est grave nul, etc.
Cela ne rejoint-il pas le fonctionnement cognitif humain ? Cette propension à catégoriser. A partir du moment où l'on caractérise un objet ou un fait, nous lui attribuons des qualificatifs qui en excluent d'autres, ces autres étant souvent leurs contraires. C'est comme, en somme, penser en termes de même et de différent. Il parait bien difficile d'exprimer l'entre-deux, de nuancer : quels sont les mots qui disent le beau et le laid, ou le bien et le mal, à la fois ? 
Nous avons dans notre langue la conjonction "et" pour associer deux qualificatifs ensemble, ou le groupe prépositionnel "à la fois", ou encore "en même temps", ou l'adverbe "simultanément", etc. Nous pourrions aussi user de stratagèmes typographiques : "c'est bien-mal", "c'est beau-laid". Mais, pas de mots qui expriment l'ambivalence. 
N'est-il pas difficile de se représenter un bien-mal ? Si entre le chaud et le froid, nous trouvons le tiède, si entre le goûteux et l'insipide, nous avons le fade, comment penser l'entre de deux qualificatifs moraux contraires ? Inventons un mot à la manière du tiède et du fade ? Peut-être pourrions-nous proposer le neutre ? Hum, non, le neutre ne dit pas l'entre bien et mal. Disons... : "c'est complexe" ? Et suspendons notre jugement ? Ou développons, longuement, notre point de vue ?
Ainsi, nous jugeons comme nous caractérisons, nous catégorisons, nous séparons, et ceci, de manière plus ou moins violente. La binarité serait-elle le propre du langage ?


Minuit dans le jardin du bien et du mal



6 commentaires:

  1. C'est très intéressant ce que tu soulèves là comme réflexion. Cela me fait penser à la dualité du monde psychique dans lequel nous sommes la plupart du temps et à la fameuse "non-dualité" (ni ceci, ni cela) que l'on peut expérimenter dans la méditation et qu'il s'agit d'étendre dans la vie quotidienne. Bonne nuit dans ton jardin et à mardi.

    RépondreSupprimer
  2. Un seul mot ne peut pas exprimer l'ambivalence. Mais l'art est là pour ça :) surtout les arts narratifs (cinéma, théâtre, roman) qui traduisent les sentiments humains dans toutes leurs nuances et leurs complexités. (sauf bien sûr, les grosses machines commerciales qui exploitent à fond le manichéisme binaire du bien et du mal : mais là on parle d'autre chose : propagande ?)

    RépondreSupprimer
  3. Hello Flo, hello K.role
    Hier, alors que j'étais en train de composer un cours pour mes étudiants en prépa, je pensais aussi à comment illustrer le choix de ce nouveau blog, et notamment de son titre. Clairement, déjà, le titre provient du film de Clint Eastwood (et du roman du même nom), et je voulais en m'en inspirant, peut-être placer ce blog sous le paradigme de l'ambivalence qui fait, en effet, la complexité de tout. En plus de trouver le titre plutôt poétique... :-)
    Cette réflexion, très rapide, m'est venue ainsi, émergeant presque instantanément, donc peu construite également.
    Et vos commentaires la développent bien, merci ! Amenant d'autres réflexions tout à fait intéressantes !
    C'est vrai, K.role, réduire l'ambivalence à un seul mot serait bien trop réducteur : un mot, ou un concept, ne peut suffire pour décrire ce qui se joue entre ces deux termes opposés que sont le bien et le mal... Entre les deux mots, c'est toute la complexité de l'existence humaine que l'on trouve, très bien illustrée par ailleurs par les arts (et difficilement représentable par un terme unique) ! Et peut-être pourrions-nous dire que l'existence humaine est une oscillation entre les deux bouts, une imbrication des deux, et jamais ne se réduit-elle à l'un ou à l'autre. Alors, parvenir à une non dualité ? Est-ce vraiment possible au quotidien ? Ou reconnaître et faire avec cette dualité, notre ambivalence ? Nous ne sommes jamais d'un côté ou de l'autre, non ? D'autant plus que ça se complique quand on pense qu'un bien peut s'avérer être un mal, et inversement, par ex.
    Bref ! Je crois qu'on peut méditer longtemps sur ces deux aspects...

    RépondreSupprimer
  4. Oui et c'est sans fin. C'est pour ça que la "solution" (je n'aime pas ce mot mais c'est celui-ci qui me vient à l'esprit pour le moment) ne se trouve pas avec le mental. Et même, au contraire, c'est en le lachant que peut apparaitre cette "expérience" de la non-dualité ou cette présence-vacuité, bref que l'on peut sortir de cette vision ordinaire et entrevoir les choses autrement. Les koans zens sont pas mal pour ça, ils aident à faire "sauter" le mental. :-)

    RépondreSupprimer
  5. Pour demain soir, je nous ai prévu une bonne bouteille de rouge pour faire sauter le mental (et pour voir double) ;-)

    RépondreSupprimer