jeudi 29 octobre 2015

Du sommeil aigre-doux de l'enfance (2)

Il n'y a pas d'église évidemment, il n'y a pas de messe non plus, juste des pagodes et des prières collectives les matins de festivités. Les animations, en général, sont toujours très conviviales et joyeuses, même lors de cérémonies pour les défunts, même parmi les pleurs des personnes endeuillées. Les fidèles sont toujours conviés avec toute leur famille à venir passer les journées de fêtes à la pagode. Ils s'y rendent tôt le matin et les femmes, principalement, aident en cuisine. Il y a toujours un grand choix de mets, servis à profusion. La nourriture, toujours végétarienne, déborde des tables où même l'étranger d'un jour, l'étranger de passage peut s'installer. Les offrandes de fruits, de gâteaux et autres confiseries sont généreuses sur les autels dédiés aux morts chéris ou aux diverses divinités. Pour ne pas gaspiller, les restes sont parfois redistribués, partagés entre les convives à la fin de la journée.
Lorsque la cuisine est bien avancée, les fidèles revêtent leur robe grise et se regroupent dans la grande salle consacrée aux prières. Toujours chaudement colorée, richement décorée de vases fleuris, de statuettes et autres représentations divines, la pièce spacieuse et lumineuse, imprégnée d'encens, abrite une énorme statue de Bouddha. Face à celle ci, de nombreux tapis accueillent les séances de prières ou de méditation rythmées par la musique des bols chantants que les moines frappent régulièrement. Parfois des petites conférences assises ou rencontres avec des lamas reconnus se déroulent dans la grande salle.
Je me souviens avoir souvent participé aux fêtes religieuses avec mes parents et m'être régalée à chaque fois. Lors de notre premier voyage retour au Vietnam, nous avions visité quelques pagodes où se rendait souvent mamie Nam. Si j'avais été révoltée de voir des montres en or au poignet de certains moines, si j'ai été parfois très critique envers la religion et ses dogmes, j'ai toujours aimé ces lieux plein de couleurs. J'ai souvent observé les prières, je me suis même pliée à certains rituels après le décès de maman. J'aime aussi énormément le parfum de l'encens au bois de santal.
Comme mamie Nam, Jean a installé un autel dans le salon avec une belle image encadrée de bouddha. Et comme elle, ou comme à la pagode, il a installé à côté de la représentation du bouddha, les photos des mortes de la famille, celles de sa grand-mère, de sa mère et de sa femme. Et chaque matin, depuis qu'il a du temps, depuis qu'il est à la retraite, il brûle quelques bâtons d'encens, récite à voix basses de très courtes prières puis leur sert une tasse d'eau chaude, parfois du thé. Aussi, chaque fois qu'un repas pour une occasion spéciale est préparé, avant de se mettre à table, il leur en sert une part, à chacune ainsi qu'au Bouddha, puis il les invite à se restaurer. Il considère, m'avait-il expliqué, que les esprits des morts pouvaient se nourrir encore. D'ailleurs, les morts mangent toujours avant les vivants.
Étrangement, certains rituels se perpétuent, même chez moi. Je possède deux petites statuettes de Bouddha, j'ai aménagé un petit autel des morts et je brûle quotidiennement quelques bâtons d'encens. Ce geste est comme une pensée que j'adresse aux défunts, une pensée qui s'échappe en fumée.

2 commentaires:

  1. Les autels des ancêtres sont souvent le lieu de la mémoire. Où se retrouvent le bonheur de l'encens et des plats pour les siens. Et un espace psychique pleinement habité. Au plaisir de vous lire dans cette traversée des frontières.

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    1. Sans doute, l'écriture aide à rendre les frontières poreuses, voire à abattre quelques murs. C'est ainsi que j'en fait l'expérience depuis quelques années.
      Merci également de votre visite et de votre commentaire.

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