lundi 12 octobre 2015

Trouver le souffle

Cette rentrée 2015 me laisse peu de répit. Me voilà à enseigner l'expression écrite et les méthodologies du résumé, du commentaire, de l'argumentation, et de la structuration de texte à un public post-bac censé maîtriser ces diverses "compétences" textuelles, comme on dit dans le jargon... Ce n'est pas une mince affaire. Si dans un groupe d'une vingtaine d'étudiants, il y en a toujours deux ou trois qui parviennent à écrire selon les normes (sociales/scolaires), la majorité rencontre des difficultés. Il faut tout revoir : qu'est-ce qu'un résumé, qu'est-ce qu'un commentaire, une argumentation, etc ? Mais aussi, comment repérer thème, thèse, et arguments ? Comment distinguer l'information essentielle du secondaire ? Le plus dur enfin : comment reformuler ? Puisque la paraphrase est déconseillée... C'est que très souvent, les étudiants me disent : "j'ai l'idée en tête, je pense avoir saisi le sens du texte, mais je n'arrive pas à reformuler", ou alors "je n'arrive pas à le dire, je ne sais pas comment dire, je ne trouve pas les mots". 
Outre des problèmes de syntaxe assez conséquents (on peut lire par ex des phrases à rallonge, de dix lignes, sans ponctuation adéquate et dans lesquelles les idées s'emmêlent...), ces post-bacs possèdent souvent un "répertoire langagier" (autre terme jargonnant) assez pauvre. Or je n'ai que quelques mois pour les préparer à des concours d'entrée en écoles axées autour du soin. Donc, il n'est pas rare que je sois assez pessimiste, d'autant plus lorsque je rencontre des cas d'illettrisme. 
Dans une société où l'écriture est devenu un instrument de pouvoir, ne pas savoir écrire de façon efficace représente un handicap - il est certain que nous ne vivons plus dans des sociétés de traditions orales... L'écriture, formidable instrument de torture, est devenu un schibboleth, élément d'exclusion sociale. Savoir écrire s'inscrit aujourd'hui dans cette logique de l'idéologie dominante : compétence, sélection, performance, et réussite individuelle...
Pourtant, écrire est aussi étroitement lié à la pensée. Depuis que les humains ont inventé l'écriture, leur pensée n'a cessé de se complexifier, et de s'organiser. L'écriture n'a eu de cesse cette fonction de nourrir la pensée humaine, outre de lui permettre de se structurer. Est-ce à dire que la pensée humaine était moins ordonnée avant l'invention de l'écriture (et de l'imprimerie) ? Pas forcément, mais écrire participe grandement à rendre une pensée mieux "construite", à l'éclairer. Ces étudiants qui n'arrivent pas à structurer leurs écrits, à formuler leur pensée, laissent transparaitre, très souvent, une pensée éclatée, une pensée majoritairement pétrie de lieux communs, une pensée, pourrait-on affirmer, qui ne leur appartient pas complètement. L'écriture a ceci de particulier, c'est qu'elle participe en tant que processus (en tant que pratique régulière) à la construction et à l'émergence d'une pensée plus personnalisée, plus subjective. Mais plus particulièrement, précisons que c'est l'écriture narrative qui permet au sujet d'advenir à plus de singularité. (repensons aux théories d'identité narrative de Paul Ricoeur...). 
Tout ceci pour dire que nous vivons peut-être une ère de désubjectivation, dans le sens ou narrer n'est plus à la mode. Le mode narratif était très présent dans les sociétés orales pleines de griots... Aujourd'hui, la parole est mise à mal par le communicatif, ou le fonctionnel : l'information est privilégiée ; informer, communiquer de façon efficace, transmettre des informations, voilà le modèle dominant (R. Gori, in la dignité de penser). Et celle ou celui qui ne sait faire s'en trouve bien démuni, outre le fait que sa pensée se voit confisquée. 
Bref ! Donc, chaque samedi matin, je vais à mon cours de taï chi, et je cesse de penser. J'apprends à épouser le mouvement, à laisser mon souffle me guider, je laisse "parler", "balbutier" mon corps, sans langage articulé. Ainsi, ai-je trouvé très plaisant le fait d'être moins présente dans la sphère cérébrale... Et ceci est une autre histoire...

3 commentaires:

  1. Bien beau texte ! militant :)

    Il faudrait pouvoir écrire pour soi avant d'écrire pour les autres, pour obtenir de bonnes notes ou un diplôme. L'efficacité est demandée trop tôt, c'est certain. Lorsque j'étais étudiante, j'ai été embauchée pour du soutien scolaire. Le père voulait des résultats... Je ne savais pas comment m'y prendre. Le gamin me semblait tétanisé par les injonctions de l'institution et celles de son père, alors je lui ai dit : "on te demande de t'exprimer, profite de cette chance, écris ce que tu penses, ce que tu ressens, sans te juger, sans penser au résultat". Il m'a regardée avec des yeux ronds. Franchement, je crois que ça l'a un peu aidé - j'ai peut-être ratée ma vocation de pédagogue :)

    Et puis, l'expression écrite est trop valorisée, tu as raison. Le corps aussi "pense", et les émotions, les sentiments, ça s'éduque également, sans parler de l'imagination... Si bien que la plupart des gens sont amputés d'une bonne partie de leurs facultés lorsqu'ils sortent de l'école. Pourtant, ces facultés laissées en jachère, seraient bien utiles pour résister aux manipulations de toutes sortes. Car hélas, dans cette société, ce n'est pas à notre intelligence que l'on s'adresse la plupart du temps, mais bien à nos émotions, nos désirs et nos fantasmes...

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    1. Merci K.role pour ce commentaire, tu as tout à fait cerné la problématique ! :-)
      Hélas, écrire, c'est souvent se conformer à des exigences, des normes sociales, ce qui contribue à paralyser nombre de personnes...

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