samedi 5 décembre 2015

Une lettre de Wang Wei

à son ami poète Pei Ti

En cette fin du douzième mois, le temps demeure clair et agréable. J'eusse pu traverser la montagne pour venir te voir ; mais je me retins, te sachant profondément plongé dans les Classiques. Alors, je me dirigeai vers les collines et me rendis au temple de la Miséricorde. Après un repas frugal en compagnie des moines, je repartis. Au nord de la Source-Noire que je traversai, la lune en se levant éclairait tout le pays. Je montai sur la colline Hua-Tzu d'où je pouvais voir l'eau de la rivière Wang- ch'uan onduler au clair de lune. Quelques feux lointains scintillaient à travers les arbres de la forêt. Plus près, au fond des ruelles du village, l'aboiement des chiens résonna comme le hurlement du léopard. Le bruit des villageoises qui moulaient le riz alternait avec le son des cloches. A présent, tout est silencieux ; le jeune domestique est endormi. Assis seul, je me laisse envahir du souvenir de moments délicieux où nous nous promenions la main dans la main, sur les sentiers qui longeaient la rivière, en composant des poèmes. Que vienne le printemps qui fait s'épanouir les plantes sur la montagne ! Les poissons gracieux frétillent dans l'eau et les mouettes s'envolent à tire-d'aile ; les faisans chantent à l'aube au milieu des champs d’émeraude, encore tout brillants de rosée ! Ah, ce temps n'est plus loin ; tu viendras avec moi jouir de ce paysage, n'est-ce pas ? Toi, esprit si élevé, si subtil, tu en saisis la beauté mystérieuse : sinon, je n'aurais osé t'ennuyer avec une invitation aussi futile. Je profite du passage d'un transporteur de bois pour t'apporter ce message.

L'ermite de la montagne
Wang Wei

(cité par François Cheng, in Vide et Plein)


17 commentaires:

  1. Merci de me faire découvrir ce poète. Les esprits "élevés et subtils" étaient ils nombreux à cette époque en Chine? En d'autres termes, le lien avec la Nature était il culturellement inscrit dans les moeurs de l'époque ou n'était il, comme aujourd'hui, partagé et intimement vécu que par une minorité. Dans tous les cas, cette lecture fait du bien et tisse des liens par delà le temps.

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  2. Bonjour Stéphane,

    En réalité, je le découvre aussi, ou plutôt le re-découvre, ces jours-ci, en feuilletant par hasard un livre sur (et qui a pour même titre) le monde du zen. En fait, une amie chère m'avait offerte une belle image, en noir et blanc, d'un bois enneigé, accompagné d'un de ses poèmes, il y a déjà quelques temps. Cette image m'accompagne pourtant tous les jours puisqu'elle est accrochée sur un panneau patchwork dans mon bureau... mais le nom de Wang Wei s'était dissipé. Le voilà tout simplement comme ressurgi en cette fin d'automne. Enfin bref !

    Le poème disait :

    Au soir de la vie nous n'aimons plus que la tranquillité.
    Les dix mille affaires ne nous intéressent plus.
    Sans penser à rien, j'aime retourner dans la vieille forêt
    Où le vent qui souffle dans les pins fait flotter ma ceinture.
    Ou bien dans la montagne, au clair de la lune, je joue de la guitare.
    Si vous me demandez quel est le dernier mot des recherches philosophiques,
    Je vous répondrai que c'est le chant du pêcheur qui aborde sur la rive...

    Sinon, je ne saurai répondre à vos questions. Je crois que comme partout et en tous temps, les esprits "élevés et subtils" ne sont qu'une minorité. Il y a dans la culture, ou peut-être plutôt, dans la pensée chinoise, un lien certain avec les divers éléments de la Nature, mais je ne suis pas certaine que beaucoup vivent réellement ce lien.

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    1. Et il est possible que je vous dise n'importe quoi. Je ne sais pas. :-)

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  3. Je crois que les dix milles affaires de la vie nous éloignent du chant du monde. Ce beau poème nous recentre sur l'essen-ciel sans attendre le crépuscule de nos vies.
    Enfin bref!

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    1. En bref : oui, je suis d'ac.

      https://500px.com/photo/62955987/fisherman-liriver-by-weerapong-chaipuck?ctx_page=1&from=user&user_id=61404

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  4. "J'aime les sources pures qui serpentent entre ces rochers;
    J'aime aussi ma cabane rustique paisiblement assise au milieu des pins."

    Tout pareil.

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    1. La montagne n'est que silence et solitude...

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  5. Elle est silence et solitude.Elle est ainsi ressource, présence et correspondances. Elle est surtout beauté, émerveillement.
    J'ai aimé, j'aime encore de longues marches solitaires. J'apprécie tout autant et même davantage des marches entre amis.
    Je ne sais pas si votre "n'est que" est de l'ordre du descriptif ou la marque d'une vision repoussoir de la montagne?

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    1. Cher Stéphane, je ne faisais que répéter, citer, le titre du fragment que vous citiez, de Wang Wei.
      Et d'ailleurs, le titre et les deux derniers vers montrent combien montagnes et eaux (yang et yin) sont en corrélation. En chinois, montagne-eau (Shan shui) veut dire par extension "paysage". Entre, nous y trouvons du vide, des souffles, mais aussi la demeure/la présence de l'homme : représentée par la cabane. Ainsi, montagne, eau et humain sont étroitement liés et peuvent se retrouver dans une intime connivence.

      F. Cheng dit (in Vide et plein) : "peindre la montagne et l'eau, c'est faire le portrait de l'homme, non pas tant son portrait physique (encore que cet aspect n'en soit pas absent), mais plus encore celui de son esprit : son rythme, sa démarche, ses tourments, ses contradictions, ses frayeurs, sa joie paisible ou exubérante, ses désirs secrets, son rêve d'infini, etc."

      Ce n'était donc pas mon "n'est que". Il n'était donc ni descriptif, ni négatif.

      Ceci dit, je ne suis pas une grande marcheuse des montagnes, et quand j'y suis, soit j'observe les plantes, soit j'aime m’asseoir devant le paysage et laisser aller les pensées. Je trouve que l'on jouit bien plus de la présence montagneuse dans la position assise, voire couchée, d'où l'on rejoint les nuages. Il y a comme une ascension de l'âme...

      Et, pour tout vous dire, j'aime contempler les monts de loin, surtout quand ils prennent des allures de mirages éthérés, quand la brume (une histoire d'eau, encore) les enveloppe d'un voile de mystère. Rien de plus méditatif !

      Et pour finir, quand Wang Wei dit "la montagne n'est que silence et solitude", on pourrait presque l'entendre comme "l'homme n'est que silence (malgré son bla bla) et solitude"... Ne croyez-vous pas ?

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  6. Je ne sais pas. Mais oui, on peut aussi l'entendre un peu. Comme vous l'avez remarqué, je n'avais pas fait le lien entre votre message et le titre du poème. je l'avais pourtant lu ou plutôt entendu et, spontanément et bizarrement, ce "n'est que" m'avait refroidi. Je dis bizarre, oui j'ai dit bizarre, car, silence et solitude, sont constitutifs de la méditation, de la contemplation , de l'infusion en montagne, ou ailleurs. Je recherche ces moments. Je les vis avec joie. Ma réaction fait signe à mon besoin irrepressible de présence humaine, de partages, d'échanges qui me font aussi, sans doute, gouter avec plus d'intensité au refuge du silence.
    Comme c'est bizarre...

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  7. Voyez comme finalement nos interprétations nous jouent des tours, et nous orientent. Ce "n'est que" évoque en français, en effet, une restriction, une négation. Ce qui pourrait être intéressant de savoir, c'est si ce "n'est que" est bien présent dans le texte originel, en chinois. Ce qui n'est pas certain, la traduction étant très souvent difficile et imparfaite, en plus d'être imprégnée de la subjectivité du traducteur.
    En effet aussi, dire que la montagne "n'est que" silence et solitude pose question. Mais venant d'un ermite, cela me parait moins bizarre.
    La montagne et le paysage sont, comme vous dites, ressource. En plus de nous inviter à la méditation, la rêverie, etc, ils peuvent être des lieux privilégiés de partages, d'échanges, avec ou sans mots, pourquoi pas en solitude et silences partagés, échanges "vrais" dont nous avons vitalement besoin.
    Une chance donc pour vous, si vous avez l'occasion de vivre ces moments avec joie.

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  8. Chère Elly,
    Vous avez raison sur la difficulté de nos interprétations en fonction de nos représentations et schémas mentaux. Pour un ermite, le n'est que devient, en effet, positif.Ce serait comme si, plagiant et modifiant Baudelaire, je disais "là, tout n'est que calme, grâce et volupté" . Tout dépend des associations liées aux mots utilisés.
    J'ai vécu il y a longtemps, vingt cinq ans, plusieurs mois dans une vallée magnifique, isolée et encaissée. Cette expérience me poursuit toujours, elle a été fondatrice. Revenu dans d'autres régions, j'ai négligé la montagne, la marche pour vivre d'autres expériences. Un jour, le manque est devenu physiquement insupportable. Je suis reparti chaque année plusieurs jours avec un groupe d'amis déambuler dans les montagnes de France.Cette petite semaine est une des plus riches de l'année.Je suis éblouis du minuscule au majuscule. Je suis d'accord avec vous sur la solitude et les silences partagés. J'apprécie aussi les discussions au fil des chemins, sans fin et pas toujours très fines d'ailleurs. j'aime comme vous m'absorber dans un paysage, une plante, un arbre.. la marche apporte autre chose. Elle permet l'infusion dans le paysage mais aussi un "lacher prise dans l'effort " (comme le dit si bien Démocrite)qui facilite l'expression animale, sauvage, le corps à corps avec la ronde des élements, avec la Nature, avec ce qui fait la Nature. C'est un sentiment d'élevation et de joie profondes. Il faut bien sur oublier tout esprit de conquête, de performance et de compétition ce qui n'enlève pas la rugosité féconde. Les échanges "vrais" sont essentiels mais trop rares. Je me rapelle du film "Into the Wild" où le personnage part à la recherche de lui-même, de la vérité, de l'authenticité mais découvre qu'il n'y a de bonheur que partagé.

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    1. Cher Stéphane,
      Je crois que pour l'ermite des montagnes, il n'y a pas de jugement de valeur dans "la montagne n'est que silence et solitude", mais le simple constat, poétique et métaphysique, d'une expérience.
      Pourquoi faudrait-il que ce "n'est que" s'interprète de façon négative ou positive ?
      Merci pour la qualité de ces échanges,

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  9. Comme vous le suggéreriez ce "n'est qu" n'est peut-être pas dans la version originelle. Il n'y a pas, en effet, à balancer dans telle ou telle connotation mais rester dans le constat, dans ce qui est.
    Si l'image de l'ermite me fascine, je ne souhaite pas me distraire de la vie, au sens me détourner. Le terme est sans doute trop fort puique l'ermite est riche d'une vie choisie, spirituellement plus intense. Enfin, c'est l'image habituellement renvoyée par les retraites consenties et prolongées. Il y a peut-être des ermites déçus?
    Je me sens davantage attiré par des retraites en pointillés, des détachements instantanés.

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  10. En flânant au hasard sur YouTube, je suis tombé sur ce passage de la grande librairie intéressant à mes yeux sur plusieurs points. Christian Bobin, après une belle définition du divin, nous présente des conseils de lecture. Un des auteurs proposés est un poète chinois Han Shan du 7eme siècle, je crois. Ce livre m'a évoqué Wang Wei que vous m'aviez fait découvrir en publiant un poème ici. Je me suis dit que ce livre pourrait vous intéresser. En tout cas, je trouve que Christian Bobin est un formidable libraire.

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  11. Avec le lien, c'est mieux ...

    https://www.youtube.com/watch?v=5PdyLROdgsc

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    1. Bonjour Stéphane,

      Je vous remercie pour le lien. Je prendrai le temps d'écouter car j'aime beaucoup C. Bobin, formidable libraire, sans doute, mais aussi formidable personne, je trouve, comme on en rencontre rarement. Un "vrai" (si on peut le dire ainsi) "penseur-poète" à mes yeux.

      Belle journée à vous,

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