mardi 3 janvier 2017

Le jeu du signe

Dans mon article précédent, je me questionnais à propos de l'expression vietnamienne qui signifie allusion : lời bóng gió. Je suis encore assez intriguée par cette image et notamment par le mot bóng. En effet, il semblerait que ce terme qualifierait plutôt, d'après un locuteur sud-vietnamien que j'ai interrogé, dans un sens premier, ce qui est éclatant, brillant, lumineux. Mais son avis entre en contradiction avec ce qu'en dit le wiktionnaire par ex. (cf. ici), qui comme d'autres dicos en ligne apporte la définition - ou devrais-je dire la traduction - ombre en premier lieu. Le mot est évidement polysémique, le sens variant aussi selon le co(n)texte. Ainsi bóng associé à cây, il n'y a pas de doute, on évoque l'ombre des arbres. Mais dans tóc bóng, on évoquera plutôt l'aspect lumineux et la traduction donne cheveux lustrés
A y regarder de plus près, en tout cas dans les exemples utilisés par le wiktionnaire, je peux remarquer une différence syntaxique agissant sur la valeur que prendra le mot bóng, soit ombre ou lumière, selon s'il est placé devant ou après le mot qu'il accompagne. Bon, rien de nouveau sous le soleil. Les mots sont la plupart du temps polysémiques, les sens ambigus, et il faut souvent se référer, entre autres, au contexte (inter)discursif/textuel pour approcher le(s) sens évoqué(s).
Le système sémantique d'une langue donnée a quelques spécificités (non fixées dans le temps et l'espace) qui découlent d'un usage social et historique. L'organisme signifiant (pour reprendre les termes de Benveniste) qu'est une langue est un système mouvant, en perpétuelle transformation : les mots et les sens naissent, changent, évoluent, et meurent aussi. Ceci étant la conséquence des rapports qu'entretiennent les sujets parlant à leur(s) langue(s). Mécompréhension, "fautes" grammaticales ou autres, poésie, jeux de mots, emprunts à d'autres langues, etc., et c'est ainsi qu'une langue peut se transformer, s'enrichir de nouveaux signes, de nouvelles significations. Ce sont ainsi majoritairement divers processus de dérivations métaphoriques et métonymiques jouant sur les signes qui font le mouvement des langues, le mouvement des signifiants et des significations, de la forme et du fond.

Mais revenons à bóng. Outre que le sens est pluriel, bóng est aussi ce que Louis-Jean Calvet appelle un énantiosème (L-J. Calvet, Le jeu du signe, Seuil, 2010, p. 83-92) : l'énantiosémie étant le fait pour un signe d'exprimer une chose et son contraire. Voilà ici un phénomène linguistique tout à fait rare et qui a suscité des débats, certains linguistes réfutant l'existence des énantiosèmes, vu comme "le produit d'un artifice" ou d'"une erreur d'analyse" (L-J. Clavet, p. 91 ),  et d'autres -c'est aussi l'avis de certains psychanalystes dont Lacan- qui pensent que l'énantiosémie est bien un fait "strictement" linguistique. 
Il est bien difficile de prendre position ici, mais il me semble que le mot bóng est un exemple intéressant, pouvant illustrer le phénomène. On pourrait tout de même y voir un fond sémantique commun dans ce mot, surtout si on observe les différents sens donnés par le wiktionnaire : ombre, image, silhouette, profil, trace, lueur, reflet, lumière, influence, chimère, illusion, brillant, luisant, esprits, âme, double, sens figuré (Nghĩa bóng), filigrane (hình in bóng)... Il y a l'idée, me semble-t-il, de ce qui se perçoit en partie, difficilement, mal, ou trompeusement, de ce qui peut se percevoir que par delà, après coup ou de ce qui peut paraître entre-deux, pas tout à fait réel mais à la fois accessible, peut-être quelque chose d'artificiel. Mais enfin, dans ce fond sémantique se manifestent cependant deux idées contraires, deux sens contraires : de l'ombre et de la lumière.

Comment ce phénomène linguistique, en considérant qu'il existe, peut-il advenir ? Plusieurs explications sont données, et je renvoie les lecteurs intéressés à l'ouvrage de L-J. Calvet, mais aucune théorie ne parait vraiment satisfaisante aujourd'hui. Selon Julia Kristeva, il faudrait toutefois prendre en compte le point de vue du sujet de l'énonciation dans la formation de ce phénomène vu comme un processus "ordonné" ("c'est la position du sujet de l'énonciation qui change la perspective et aménage les différences sémantiques, lesquelles ne sont donc pas nécessairement manifestées dans les mots eux mêmes" dit J. Kristeva). Pour d'autres, l'hypothèse avance le "désordre", le "raté" de la langue, le "moteur qui grippe", ce serait donc qu'une affaire de langue, ou de signe (L-J. C. p. 91).
Si le linguiste présente cette "querelle des énantiosèmes" (titre du chapitre, p. 83) pour illustrer sa thèse d'une remise en question de cette "représentation", dit-il, devenue commune de la langue et notamment du signe linguistique, qui depuis Saussure, posséderait deux faces - signifiant et signifié, pour ma part, se pose la question du sujet parlant et de son action réelle sur la langue. Est-ce que les énantiosèmes résultent vraiment d'une action (dans le temps, soit d'un processus) des individus (et de la société) sur la langue ou est-ce la langue, en tant qu' "organisme signifiant" possédant les corps et pensées des individus, qui se joue de nous ?

8 commentaires:

  1. Toujours sur le fil du funambule, ça balance, mais toujours ça se stabilise. Un grand feu de joie en 2017 à toi.

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    1. Quant à la paix, se stabilisera-t-elle un jour ? Allez, souhaitons plus de paix pour ce monde en 2017 et également, une excellente année 2017 à toi ! J'attends la suite du polar !

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    2. Je suis en rade depuis plusieurs mois à l’entame du chapitre 8. Pas par manque d’inspiration, je sais où je vais, mais je n’ai pas la patate ! Je ne m’inquiète pas pour autant, car je sais que ça reviendra. En attendant, ça n’avance pas un calot !
      La bonne journée.

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  2. Salut Elly.
    Galère ! Depuis hier j’ai à gérer un méchant bug sur le blog. Rien d’insurmontable, mais la chose est suffisamment agaçante pour me mettre les nerfs en pelote. Du coup, un léger changement dans la barre d’état (http, etc.) a été nécessaire pour récupérer les données. Je suis en chantier mais ça fonctionne. Encore quelques paramètres à régler… Voici donc la nouvelle adresse pour pouvoir accéder à la page d’accueil de Cailloux dans l’Brouill’Art : http://rodlediazec.blogspot.fr/ pour la mise à jour dans les favoris. Merci !

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    1. Hi hi ! Pour ma part, une mauvaise manip et mes liens ont disparu depuis quelques temps, faut que j'y remédie ! à bientôt

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  3. Salut,

    je vais tenter de reformuler mon long commentaire qui a malheureusement(?) été perdu...

    Il me semble tout à fait normal de noter l'existence d'énantiosèmes dans une langue, puisqu'il n'y a, en fait, aucune contradiction réelle dans le fait qu'un terme qualitatif (telle que ombre ou lumière) veuille dire une chose et son contraire. Le principe de non-contradiction est préservé en ce sens qu'il ne veut pas dire une chose et son contraire simultanément, mais dans des contextes (référentiels) divergents.

    Ce problème survient, semble-t-il, lorsqu'on fait de quantités des qualités, or c'est précisément le cas des termes chaud/froid, ombre/lumière, grand/petit, etc. En réalité, une chose est grande dans un certain référent, avec ces critères de jugements, et petite dans un autre contexte qui aura d'autres critères (canons) de jugement. Idem pour l'ombre et la lumière qui ne sont que des nuances de luminosité. La qualité véritable est ici la luminosité (faute d'autre terme adéquat - qui doit certainement exister, il suffit d'y penser un peu plus), dont participe l'ombre et la lumière de manière purement relative. Ce qui est défini comme ombreux dans un contexte sera défini comme lumineux dans un contexte qui prend pour référent une situation d'obscurité plus grande. Aucun contradiction ici mais seulement changement de paradigme.

    Deux points maintenant qui vont tenter de répondre à votre question:

    d'abord il n'y a pas de réfutation du lien signifiant/signifié de Saussure (ce n'était pas une question mais vous l'avez évoqué) puisque ce qui est central chez Saussure en ce qui concerne la signification, c'est la notion de valeur qui est précisément une notion relativiste qui illustre comment un contexte syntagmatique fait varier le sens d'un signifiant.

    Ensuite, il me semble que la langue a une grande part de responsabilité dans ce caractère énantiosémique, dans le sens où le "problème" vient des signes eux-mêmes qui figent et décontextualisent des jugements qui n'ont de sens qu'in situ, au sein d'un référentiel donné. Ombre, et lumière n'ont aucun sens en eux-même, c'est d'ailleurs bien ce qu'explique Saussure, le signifié pur associé à un signifiant n'existe pas dans la langue, en acte, il est un lien commode, une base qui sera appelée à être modelée par les énoncés comme s'il s'agissait d'une pâte presque informe. Or, cette base tend à figer les jugements relatifs, dans une forme d'absolu dépourvu de corrélat pratique. Un jugement n'est pas fait pour durer en-dehors de son temps d'énonciation, ni même pour subsister en-dehors de son étendue d'application (son référentiel relationnel).

    Il me semble donc l'apanage d'un système sémiotique que d'être énantiosémique, du fait de son caractère figé qui brise la dynamique et la souplesse propre à une réalité empirique de nature relativiste et donc mouvante.

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    1. Rhô, j'ai laissé échapper quelques fautes honteuses... Veuillez m'excuser pour cela...

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    2. Bonjour dilettante,
      Merci pour ce long commentaire. Je suis relativement d'accord. La langue des linguistes est en effet le figement d'une réalité qui est bien plus complexe. Pour approcher le sens d'un mot, il faut en effet prendre en compte tous les éléments du discours (situation, gestes, intonation, syntaxe, etc, et surtout aussi point de vue du sujet de l'énonciation, voire des sujets en interaction - l'intersubjectivité de l'énonciation on pourrait dire). En fait, à travers l'exemple de l'énantiosémie, L-J. Calvet se demande surtout s'il est utile de conserver le concept de signifié dans une théorie du signe. D'un point de vue sémantique, le signifié apporte peu à la réflexion, semble-t-il dire. Le signifiant est bien là, pas de doute, vide et sans lien avec le référent, si ce n'est le désir d'un sujet de désigner une chose, et ensuite on a les significations... ou les effets de signifié.
      Bon je dois dire que je ne suis pas très convaincue par l'essai de LJ Calvet, néanmoins intéressant. Et ce qui m'intéresse surtout, c'est le lien entre subjectivité et procès du sens... Il n'y a pas de sens sans sujet. (sinon, pour les fautes, il n'y a vraiment rien de honteux :-) )

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