vendredi 19 mai 2017

la vie c'est pas du gâteau

Je sais le mal que tu t'es donné
la peine
les regrets les remords
je sais ton cœur serré
la boite de somnifères
les cachets d'alprazolam
les poches pleines de méthadone
les canettes de 8.6
les clopes, le shit, la beuh
Toute cette chimie de consolation
elle t'a consolé que dalle
on peut crever de chagrin.

Ali ton pote a pleuré
il ne comprenait pas
il disait que tu avais tout pour être heureux
Yvon était là, ton copain depuis la maternelle
je crois qu'il était aussi blasé que moi
et puis Carlito avec qui tu sniffais de l'héro
c'est ton autre vieux pote Jacky qui me l'a dit
il lui en veut pour ça
pourtant Carlito a chialé comme une madeleine
et puis d'autres collègues, je ne les connais pas
et tes copines du lac, elles sont venues aussi
ton couple d'amies lesbiennes
elles étaient fort sympathiques, sont restées un long moment
auprès de toi
une autre amie encore, une blonde décolorée, la cinquantaine
rondelette et le visage bouffi d'alcool
elle a beaucoup pleuré
une autre amie, vietnamienne, des cheveux longs raides comme des baguettes
je ne sais plus son nom
et tes vieux potes alcoolo, la soixantaine passée, des chailles en moins
ceux qui revendent des bières au lac
un commerce plus ou moins illégal
et ton vieux camarade, le skizo
j'ai oublié son nom à lui aussi, David, peut-être
il a pas eu de chance, la drogue ça lui a retourné le cerveau
peut-être que c'était une chance finalement
il est venu te voir avec sa mère
tu lui avais confié que t'étais à bout
et ton autre pote aussi, un bronzé avec des semi-dreads
qui avait fait un mois d'HP quand son père, il est mort
il l'a répété plusieurs fois
il m'a dit qu'il se souvenait quand tu étais la star du quartier
le seul à faire une figure compliquée de hip hop
je ne sais plus laquelle, la coupole peut-être
et puis y'avait Micka
ton vieux pote de quartier, aussi
avec qui t'avais fait les 400 coups
comme pisser sur le yorkshire des Dubois
et se faire courser par la mère
entrer en douce chez des voisins du lotissement
par le velux
t'avais pris l'échelle de papa, c'était pas discret
évidemment on vous a vu, bande de ptits cons
sales mioches que vous étiez
et la gendarmerie s'est raboulée
on a bien rigolé
à se raconter ces souvenirs
attendris, émus, on retenait les larmes
c'est trop con mon frérot
tu pourrissais à côté
dans ta dernière chambre
funéraire
et puis y'avait tata aussi
une laotienne, la quarantaine 
elle racontait les bouffes entre amis, avec toi
et les grosses gamelles de riz gluant qu'elle préparait pour tout le groupe
et vos journées qui finissaient en soirées au resto
et puis, et puis...
fallait que tu meurs
trop vite, trop tôt
la salle était bondée
tous tes potes étaient là
ils étaient plus d'une centaine à venir te saluer
avant la crémation
tu étais le camarade sans frontières, l'ami de tous
paumés, marginaux, alcoolos ou propres sur eux
français arabes chinois portugais etc ça ne voulait rien dire
frangin poète, robin des cités
à faire rire ton monde
et puis à le faire pleurer
et tes gosses JF
tu fais chier
tes ptits bambins
ils sont orphelins
et L.
elle t'aimait encore
elle aimait le JF d'avant
celui qui n'avait pas encore sombré totalement
dans ses paradis artificiels
qui ressemblaient à un enfer, en fait.

Mais finalement, tu sais quoi
j'avais l'impression d'être dans le film de Tim Burton
Big Fish
c'est pas dit que tu l'aies vu
quand le gars il meurt à la fin
et que viennent le voir tous ses amis improbables
Pour toi c'était un peu pareil, c'était beau



2 commentaires:

  1. Évidemment, je ne connais aucun des personnages évoqués, ni même le défunt...
    Et je ne te connais, Elly, que par le biais de nos chaleureux échanges passés, par internet...
    Mais, bah... c'est bien pareil partout...le gâteau... et la vie...
    et j'ai vibré au bord des larmes à lire ton poème-récit,
    il est beau, poignant, juste...

    Ici, autour de moi, pleuvent de plus les morts chez mes amies et amis,
    et qu'est-ce-que je fais encore là à 78 ans, à consoler (ou si peu!) tel ou telle...
    Faudra-t-il que j'apprenne que la vie c'est décidément pas
    décidément pas, décidément pas du tout du gâteau...?

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    1. Merci Rem de ta visite... Je n'ai pas toujours le goût aux échanges actuellement. Un gâteau mal digéré sans doute. Mais ça fait plaisir de te lire. Salut à toi, phoète !

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