mercredi 7 juin 2017

Ma vie




" Plusieurs critiques ont naturellement attribué mon pessimisme à l’influence qu’aurait exercée sur moi la philosophie allemande. Mes vues sur la destinée humaine remontent, hélas ! bien plus haut et me sont tout à fait personnelles. En voici la preuve : une de mes sœurs vient de découvrir, dans de vieux papiers de famille, un petit cahier où elle recueillait fraternellement, à mesure qu’ils m’échappaient, mes vers de pensionnaire. Parmi les divers morceaux dédiés à mes compagnes, il s’en trouve un sans dédicace et intitulé l’Homme. Il est daté de 1830 et commence ainsi :

Misérable grain de poussière

Que le néant a rejeté,

Ta vie est un jour sur la terre ;

Tu n’es rien dans l’immensité.

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Ta mère en gémissant te donna la naissance :

Tu fus le fils de ses douleurs ;

Et tu saluas l’existence

Par des cris aigus et des pleurs.


et se termine par ces vers :


Sous le poids de ces maux son corps usé succombe,

Et, goûtant de la nuit le calme avant-coureur,

Ton œil se ferme enfin du sommeil de la tombe :

Réjouis-toi, vieillard, c’est ton premier bonheur.


Ce dernier trait prouve suffisamment que mon pessimisme n’avait pas attendu Schopenhauer pour se déclarer.


Paris, mai 1877. "



Louise Ackermann. Extrait et fin de "Ma vie" (1885)

2 commentaires:

  1. La vie est si courte.
    peut-être essayer de poser le sac si lourd à nos épaules
    et de trouver un peu d'indulgence avec nous même...

    Belle journée Elly

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    1. Justement, écrire, c'est déposer le sac quelque part... non ?
      Plein de belles journées à l'horizon Jean Jacques

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