vendredi 28 juillet 2017

Partir ou rester

Ils sont trop mignons, je les adore.



Goutte de son




Cha

que

son est un

cristal, un métal

qui fond, un état liquide

un glacier, un minéral, une

perle, une pierre précieuse,

une onde, un lac, un océan,

où il se fuit, où il se perd

où il se confond,

où il se

noie



la momie du Vercors
Sur la route vers
les feuilles qui bruissent affolées
par le vent des temps qui courent
il est un bel endormi
un éternel aux cimes terres
dans les bleus
et les nuées
parfois il s'embrhume
mais il n'éthernue pas
par contre il sait très bien
que l'air du temps est un fragment d'éthernité.
 
23 mai 2015 

mercredi 26 juillet 2017

Vivre et laisser mourir

F. m'avait offert un joli petit carnet rouge il y a un peu moins d'un an. Ce fut à partir de fin mars que j'ai vraiment commencé à m'en servir, à écrire mes pensées, mes peines et mes tourments, quand mon jeune frère fut retrouvé mort chez des amis à lui. Ce n'était pas un poisson d'avril, notais-je, le lendemain. Ce fut sa dernière soirée festive et bien arrosée. Un de ses amis disait qu'il l'entendait encore ronfler au petit matin, mais un peu plus tard, lorsqu'il alla le réveiller pour aller au taf, mon frère ne respirait plus. Sans doute était-il déjà bleu. Les résultats de l'autopsie évoquaient une embolie pulmonaire. Il était mort étouffé. En fait, je sus plus tard qu'il était malade, qu'il n'en était pas à son premier malaise. J'avais retrouvé dans sa chambre, planquée au dessus de l'armoire, une blouse d'hôpital. Il avait déjà fait un tour aux urgences quelques jours auparavant. Il avait par ailleurs confié à un ami avoir mal au cœur. Je crois pouvoir affirmer que chez lui, ce mal de cœur était à comprendre dans tous les sens de l'expression. 
Cela fait donc quatre mois que je compose avec son absence et si l'annonce de son décès était, comme pour beaucoup de ses proches, reçue comme un choc, et en mon cas, comme une forme de néantisation intérieure ; finalement, je vis plutôt bien l'idée de ne plus jamais le revoir en chair et en os. Happée que je suis dans mon quotidien, je n'ai peut-être pas le temps de me morfondre. Mais surtout, je m'en suis fait une raison. Il est des êtres tellement perdus, tellement déchirés, tellement au bord du gouffre, que l'on se dit que la mort est bienvenue, après tout. 
J'ai donc beaucoup écrit, après son décès, dans ce petit carnet rouge. Je me disais, entre autres, que je lui avais toujours trouvé un air de ressemblance avec mon grand-père paternel. Je pensais aussi qu'il avait peut-être hérité d'une lourdeur malgré lui, d'une histoire et d'une Histoire assez pesantes, quelque fardeau resté obscur pour lui, un passé qu'il n'avait pu mettre en mots. Une gravité que j'entrevoyais sur le visage d'un grand-père inconnu, que je retrouvais sur le sien ces dernières années.

1954

Jean avait mis une croix sur la photo, sous son père. Peut-être avait-il peur d'oublier son visage ? C'est tout ce qui lui reste d'un père peu connu. Je me suis souvent demandé comment j'aurais vécu, à sa place, avec une image en guise de père. En tout cas, cette vieille photographie est un trésor qu'il conserve jalousement. Je perpétue un peu la tradition. Difficile de faire table rase d'une histoire passée, même défaillante. 
Et ce n'est pas une histoire d'identité...
C'est juste une histoire de vie et de mort.

Vraiment



l'été sous la grisaille
les variations de pluies
le gris vague des pensées
les nuages de temps
la mélancolie des arbres
le silence en demi-teinte

il n'y a rien de plus beau
on a besoin de rien d'autre

on peut vivre dans l'absence
et dans la douceur du rien

mardi 25 juillet 2017

Les joies du deuil




"Mais aujourd’hui, notre société doit “tourner” vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Tout temps qui échappe au travail est un temps perdu. Dans une logique consumériste, il faut toujours que nous consommions plus d’objets, de loisirs. Par ailleurs, ce temps du deuil est aussi mal vu, car c’est une période de remémoration. On se souvient, on pense au mort, on fait des bilans. Tout cela vous place dans un registre métaphysique qui favorise la pensée et la vie, paradoxalement. Ce sont des moments intenses, rares, où il y a une connexion fructueuse entre l’émotion et la pensée. Quelqu’un qui est ému et qui pense en même temps est plus libre que la moyenne. Le temps du deuil est un temps subversif."

Anne Dufourmantelle

lundi 24 juillet 2017

Les parapluies jaunes

La vérité est une parole à la dérêve.



Annecy, juillet 2016

jeudi 20 juillet 2017

Quand je serais grande

Un jour, si par hasard je terminais d'écrire ma thèse, peut-être pourrais-je m'accoler l'étiquette de linguiste, ou mieux d'anthropologue du langage. Ce serait mon domaine de spécialité, je serais experte. Trop la classe. Et je ne serais pas plus avancée. Comme ça se trouve, je continuerais de pointer au pôle emploi et je devrais écrire des lettres au directeur de l'agence en réponse à ses courriers d'avertissement avant radiation pour non présentation à des convocations aux ateliers "droits et devoirs" du demandeur d'emploi. Qui sait ?
Peut-être aussi, dans le meilleur ou dans le pire des cas, rejoindrais-je la communauté des maîtres de conf et puis passerais-je l'hdr pour ensuite superviser des futures thèses ? Le problème, c'est que je manque d'ambition et que je ne sais pas de quoi je rêve. En plus, c'est encore une histoire de concurrence acharnée et je ne sais pas vendre ma peau. Mais bref ! Inutile de penser à ma retraite. Je me laisserais emporter par les vagues. Qui vivra verra, comme on dit. 
En attendant, je pensais qu'il était chouette de pouvoir écrire au néant du virtuel. Le 21ème siècle a tout de même quelques avantages. Plutôt que de m'adresser à un journal intime et solitaire, je peux envoyer mes bouteilles d'humeurs à l'amer internet et parfois, accueillir quelques réponses pleines d'empathie de la part de passagers ou de passagères clandestins/clandestines, au bord du naufrage, comme moi. 
Ce matin, comme je me réveillai un peu trop tôt, plein d'idées me trottaient dans la tête. D'abord, je me demandai si je me levai ou pas. Ensuite, m'est venu le mot "hypertexte". Hypertexte, c'est la magie d'internet. Aujourd'hui, il est possible d'écrire des hypertextes, voire des hyperpoèmes. Pour en avoir une idée concrète, je peux en donner un exemple ; voilà un vieux truc que j'avais gribouillé autrefois et que j'avais intitulé Les chansons d'amour


Suite à une overdose sévère d'actualités, de discours catastrophistes, pessimistes, colériques, hargneux, etc. dans la même veine, j'ai failli en crever et j'ai ressenti le besoin impérieux de parler d'amour, avant qu'on ne la décapite (qui sait ?)... Hé oui, je suspecte une forte inclination romantique en ma mystérieuse personne. Et ceci est une maladie qui me poursuit depuis l'enfance. Que faire, sinon succomber à l'appel de l'amour ? Avant qu'il ne soit trop tard ? Car...


on dirait que le temps est encore en avance
alors que j'aimerais qu'il s'endorme un moment
je repousse la nuit je repense au bouleau
à son ombre fébrile à son souffle tremblant

l'automne est déjà là les ruisseaux alanguis
transportent les rameaux que le vent a cueillis
il est beau mon vieil arbre à la peau poivre et sel
son front se dégarnit et il se courbe un peu

mais j'aime pour toujours quand son ombre caresse
comme un souffle tiédi au bord d'un tombeau d'eau
je repousse la nuit je repense au bouleau
j'aimerais que le temps se fissure un instant

il est seul sur sa rive il est seul avec moi
tandis que se dessine une ride évasive
dans le creux de son dos qui frissonne à l'automne
l'automne est déjà là il annonce l'hiver

et je reprends la marche et je quitte à nouveau
sa force sa grandeur je m'éloigne à regret
ses feuilles continuent la lente décadanse
je me languis déjà de leur tonalité


mercredi 19 juillet 2017

You cant put your arms around a memory

De temps à autre

ton visage resurgit
et je suis comme ton ombre
pour une saison
un automne en plein été
on me dit un peu stupéfait
vous êtes ?
vous ressemblez ?
soudain je marche dans tes pas
à nouveau je te suis à la trace
je deviens ton sillage
mes rides, tes empreintes
ta voix et ton âme

il y a bien longtemps
que tu ne respires plus
et je ne suis plus jamais
l'enfant pendu à tes jupes
pleurnichant, m'accrochant à tes bras
te harassant à longueur de jour
à longueur de nuit
alors que tu avais déjà trop à penser
trop à faire

il y a bien longtemps
que ce monde a disparu
tu n'es plus la femme
tu n'es plus la mère
tu n'es plus la fille
encore moins une silhouette
dans un paysage d'eaux et de ciels
où les lacs d'occident effacent les rizières d'orient

ta mère aussi s'en est allée
peu de temps après lui

depuis que tu es partie
ton fils s'est laissé mourir
je ne suis plus sa grande soeur
il n'est plus le petit bonhomme aux joues à croquer
qui refusait de me tenir la main
lors des balades autour du lac
il a toujours refusé la main tendue
et il s'est perdu quand la lumière fut éteinte
quand la flamme s'est étiolée
lentement mais sûrement

comme je regrette
que vos cœurs ne vibrent plus

La vie n'est qu'une succession de paysages hantés.


mardi 11 juillet 2017

Couper à travers champs




Un jour ou une nuit
ou un matin ou une après-midi
quand sais-je
je couperais à travers champs
les tournesols s'inclineront
sur mon chemin en direction
du grand astre solaire
Je deviendrais alors la fable
que je raconte aux enfants curieux
de savoir ce qu'il y a
après la vie, après la mort

Un jour ou une nuit
ou un matin ou une après-midi
peut-être

Du don des nues

Lilas, glycine, églantier, chèvrefeuille
les parfums printaniers se sont tôt dissipés
dans la chaleur et le sec de l'été entêtant
ils ne durent jamais qu'une saison
le temps d'un effluve, d'une vague mourante
le temps d'une vague émouvante



comme un ciel qui s'évanouit
comme un bleu qui s'évanuit
une tombée du jour rêvassant
une nuit rêvassée

Perdue dans les nues, les nuées, les nuances




Suivre le chemin des blés





Et laisser les nuages consoler un cœur lourd.







samedi 8 juillet 2017

Soi même comme une entreprise

Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D'où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d'autre. D'essayé. De raté. N'importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

D'abord le corps. Non. D'abord le lieu. Non. D'abord les deux. Tantôt l'un ou l'autre. Tantôt l'autre ou l'un. Dégoûté de l'un essayer l'autre. Dégoûter de l'autre retour au dégoût de l'un. Encore et encore.Tant mal que pis encore. Jusqu'au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l'un ni l'autre. Jusqu'au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu'à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l'un ni l'autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.
Samuel Beckett Cap au pire Editions de Minuit 1991
 

Je n'ai pas aimé mon excursion à la grande ville. La foule qui brassait beaucoup d'air chaud pour rien m'a ennuyée. J'ai eu comme un sentiment de répulsion à l'égard de l'activisme ambiant. Toute cette foule en mouvement, tous ces individus qui ne cessaient d'aller et venir, tout ce monde là m'a paru tellement vide, superficiel, sans âme, sans substance. Je languissais de retrouver le calme et la lenteur de la campagne. Je préfère, de très loin, l'ennui existentiel de mon jardin.
Même effet lorsque je me suis rendue à l'école doctorale. J'eus envie de fuir en courant. A peine avais-je pénétré l'enceinte qui donnait sur une cafétéria grouillant d'étudiants, de doctorants, d'enseignants, que j'étais saisie d'un malaise : une sorte de malaise dans la culture. Une envie de vomir. Un dégoût pour le milieu. 
Peut-être n'était-ce que préjugés ? Peut-être était-ce une réminiscence de l'ancienne étudiante que je fus, en révolte contre un système ?  La jeune femme d'autrefois rêvait d'une société sans école, sans travail forcé, sans hiérarchie, sans élite. Un idéal sans doute naïf mais qui ne m'avait pas entièrement quittée : je voulais vivre et non pas "gagner ma vie". Je ne suis pas une battante, une winner, une "acteur social" en représentation ; je ne voulais pas rentrer dans le moule, je ne voulais pas me plier aux normes, aux règles.
Ce lieu, cette école était saturée de normalité, de conformité, de raison prescriptive, de folie raisonnante, hantée par la mort. C'est une école bâtie sur un ancien site hospitalier. Un vieil hôpital devenu école doctorale, maison des sciences de l'homme aux murs blancs, froids, stricts, moches, cafétéria sans âme, sans bohème, sans poésie. Vanité des vanités.
J'avais réussi l'exploit - quel exploit ! - de rédiger un projet de thèse en une semaine, il y a un mois, et de candidater à la dernière minute à un contrat doctoral, écrivant même une lettre de recommandation à la place du directeur de labo encadrant... Et mon dossier fut sélectionné. Curieux miracle. J'avais traversé avec succès l'épreuve de la pré-sélection et j'étais attendue pour une audition. 
Il y avait une vingtaine de candidats pour sept malheureux contrats. La concurrence était rude, d'autant plus que les candidats agrégés semblaient être favorisés. Je fus donc invitée à exposer mon projet de thèse en dix minutes top chrono. Puis s'ensuivaient dix minutes de questions.
Évidemment j'ai réussi. Réussi à rater.

J'ai risqué une tachycardie pour pas grand chose finalement. Mais il fallait vivre cette expérience pour savoir à peu près de quoi elle retournait. C'est assez instructif.
Ce jour là, les plus ou moins zélés postulants à un contrat doctoral devaient donc faire leurs preuves, défendre leur projet, convaincre un auditoire composé majoritairement de directeurs/directrices de labo de recherche de l'intérêt de leurs travaux. Il fallait gérer son stress, être le meilleur, le plus efficace, le plus performant dans sa prestation, le plus organisé, le plus apte à entrer dans les normes académiques. Face à une quinzaine de personnes, il fallait assurer son rôle à la perfection et être en capacité de donner les bonnes réponses attendues aux questions qui ne souffrent d'aucune ambiguïté. Communication transparente. 
J'y suis allée  sans avoir répéter mon rôle. J'avais toutes les chances pour manquer de clarté et de structuration dans mon discours. Troublée par mes émotions, troublée par une situation aux allures de tribunal inquisiteur, j'ai du répondre à côté de certaines questions. A côté de la plaque. Inadaptée. Que dire ? Je n'ai pas été brillante. Je n'ai pas été fulgurante. Je n'ai pas été une lumière. Je suis restée médiocrement humaine, venue sans armes, sans entraînement massif. Donc, je ne suis pas entrée dans les cases. D'ailleurs, qu'est-ce que je faisais là-bas ? Bref ! Je n'ai pas "mérité" un contrat. Je n'ai pas satisfait aux critères d'évaluation.
Alors, voilà ! je suis terriblement soulagée car je ne me sentirais pas enchaînée. Je conserve une indépendance bien plus précieuse qu'un salaire mensuel. Comment pouvais-je imaginer me soumettre à une sélection aussi barbare et inhumaine ? Comment pouvais-je accepter de jouer le jeu de la compétition acharnée ? Évaluation, compétence, performance : pression mortifère.
Dans le groupe, un homme, sur ma droite, dormait. Cinq ou six personnes, peut-être un peu plus, paraissaient vraiment à l'écoute. Quelques sourires bienveillants. Une seule femme me remercie pour mon exposé avant de m'interroger. Et je m'interroge aussi : quelle part d'humanité dans cette mascarade ? 
Comédie, tragédie humaine. Mieux vaut en rire qu'en pleurer. Sept malheureux contrats pour combien de doctorants précaires ? Entreprise universitaire. Élitiste, inégalitaire, sans équité. Avec la prétention de penser l'éthique. Hypocrisie. 
Entreprise qui n'appelle que l'entreprise de soi.
Malaise dans le savoir, gros malaise dans la culture.