samedi 8 juillet 2017

Soi même comme une entreprise

Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D'où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d'autre. D'essayé. De raté. N'importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

D'abord le corps. Non. D'abord le lieu. Non. D'abord les deux. Tantôt l'un ou l'autre. Tantôt l'autre ou l'un. Dégoûté de l'un essayer l'autre. Dégoûter de l'autre retour au dégoût de l'un. Encore et encore.Tant mal que pis encore. Jusqu'au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l'un ni l'autre. Jusqu'au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu'à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l'un ni l'autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.
Samuel Beckett Cap au pire Editions de Minuit 1991
 

Je n'ai pas aimé mon excursion à la grande ville. La foule qui brassait beaucoup d'air chaud pour rien m'a ennuyée. J'ai eu comme un sentiment de répulsion à l'égard de l'activisme ambiant. Toute cette foule en mouvement, tous ces individus qui ne cessaient d'aller et venir, tout ce monde là m'a paru tellement vide, superficiel, sans âme, sans substance. Je languissais de retrouver le calme et la lenteur de la campagne. Je préfère, de très loin, l'ennui existentiel de mon jardin.
Même effet lorsque je me suis rendue à l'école doctorale. J'eus envie de fuir en courant. A peine avais-je pénétré l'enceinte qui donnait sur une cafétéria grouillant d'étudiants, de doctorants, d'enseignants, que j'étais saisie d'un malaise : une sorte de malaise dans la culture. Une envie de vomir. Un dégoût pour le milieu. 
Peut-être n'était-ce que préjugés ? Peut-être était-ce une réminiscence de l'ancienne étudiante que je fus, en révolte contre un système ?  La jeune femme d'autrefois rêvait d'une société sans école, sans travail forcé, sans hiérarchie, sans élite. Un idéal sans doute naïf mais qui ne m'avait pas entièrement quittée : je voulais vivre et non pas "gagner ma vie". Je ne suis pas une battante, une winner, une "acteur social" en représentation ; je ne voulais pas rentrer dans le moule, je ne voulais pas me plier aux normes, aux règles.
Ce lieu, cette école était saturée de normalité, de conformité, de raison prescriptive, de folie raisonnante, hantée par la mort. C'est une école bâtie sur un ancien site hospitalier. Un vieil hôpital devenu école doctorale, maison des sciences de l'homme aux murs blancs, froids, stricts, moches, cafétéria sans âme, sans bohème, sans poésie. Vanité des vanités.
J'avais réussi l'exploit - quel exploit ! - de rédiger un projet de thèse en une semaine, il y a un mois, et de candidater à la dernière minute à un contrat doctoral, écrivant même une lettre de recommandation à la place du directeur de labo encadrant... Et mon dossier fut sélectionné. Curieux miracle. J'avais traversé avec succès l'épreuve de la pré-sélection et j'étais attendue pour une audition. 
Il y avait une vingtaine de candidats pour sept malheureux contrats. La concurrence était rude, d'autant plus que les candidats agrégés semblaient être favorisés. Je fus donc invitée à exposer mon projet de thèse en dix minutes top chrono. Puis s'ensuivaient dix minutes de questions.
Évidemment j'ai réussi. Réussi à rater.

J'ai risqué une tachycardie pour pas grand chose finalement. Mais il fallait vivre cette expérience pour savoir à peu près de quoi elle retournait. C'est assez instructif.
Ce jour là, les plus ou moins zélés postulants à un contrat doctoral devaient donc faire leurs preuves, défendre leur projet, convaincre un auditoire composé majoritairement de directeurs/directrices de labo de recherche de l'intérêt de leurs travaux. Il fallait gérer son stress, être le meilleur, le plus efficace, le plus performant dans sa prestation, le plus organisé, le plus apte à entrer dans les normes académiques. Face à une quinzaine de personnes, il fallait assurer son rôle à la perfection et être en capacité de donner les bonnes réponses attendues aux questions qui ne souffrent d'aucune ambiguïté. Communication transparente. 
J'y suis allée  sans avoir répéter mon rôle. J'avais toutes les chances pour manquer de clarté et de structuration dans mon discours. Troublée par mes émotions, troublée par une situation aux allures de tribunal inquisiteur, j'ai du répondre à côté de certaines questions. A côté de la plaque. Inadaptée. Que dire ? Je n'ai pas été brillante. Je n'ai pas été fulgurante. Je n'ai pas été une lumière. Je suis restée médiocrement humaine, venue sans armes, sans entraînement massif. Donc, je ne suis pas entrée dans les cases. D'ailleurs, qu'est-ce que je faisais là-bas ? Bref ! Je n'ai pas "mérité" un contrat. Je n'ai pas satisfait aux critères d'évaluation.
Alors, voilà ! je suis terriblement soulagée car je ne me sentirais pas enchaînée. Je conserve une indépendance bien plus précieuse qu'un salaire mensuel. Comment pouvais-je imaginer me soumettre à une sélection aussi barbare et inhumaine ? Comment pouvais-je accepter de jouer le jeu de la compétition acharnée ? Évaluation, compétence, performance : pression mortifère.
Dans le groupe, un homme, sur ma droite, dormait. Cinq ou six personnes, peut-être un peu plus, paraissaient vraiment à l'écoute. Quelques sourires bienveillants. Une seule femme me remercie pour mon exposé avant de m'interroger. Et je m'interroge aussi : quelle part d'humanité dans cette mascarade ? 
Comédie, tragédie humaine. Mieux vaut en rire qu'en pleurer. Sept malheureux contrats pour combien de doctorants précaires ? Entreprise universitaire. Élitiste, inégalitaire, sans équité. Avec la prétention de penser l'éthique. Hypocrisie. 
Entreprise qui n'appelle que l'entreprise de soi.
Malaise dans le savoir, gros malaise dans la culture.

6 commentaires:

  1. Bonjour Chère Elly,
    Il vaut sans doute mieux rire du spectacle ridicule de ces jurys. Je me souviens aussi de jurés endormis ou montrant ostensiblement leur manque d’intérêt. Ils en remettaient dans ce jeu de rôle dont ils semblaient convaincus de l’utilité. De fait, le candidat retenu devrait davantage se considérer comme le numéro « gagnant » d’une loterie et non comme le meilleur d’entre tous, le plus méritant. Ce n’est pas toujours le cas et le théâtre des vanités poursuit sa comédie.
    Si ce spectacle est aussi présent dans la ville, à chaque coin de rue,j’avoue que quelques heures d’immersion dans la foule peuvent me réjouir et ce d’autant plus que j’en sais la durée limitée. J’aime laisser flotter mes pas et mon regard dans la ville. Parfois, je frôle aussi la noyade et ne retrouve l’oxygène qu’une fois décollée la dernière fibre de tissu urbain.
    Enfin, je ne passe pas dans votre jardin pour parler de moi mais peut-être pour vous dire simplement, naïvement que ce récit, et autres de vos textes, sont autant de cailloux semés qui font signe aux vagabonds égarés.
    Bien à vous,

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    1. Cher Stéphane, quel joie de vous lire ici. J'aime bien également de temps à autre me promener en ville mais ce jour là, je ne devais pas y être bien disposée. C'est drôle. Parfois la foule devient comme insupportable. Heureusement, il y avait un café "Au bon coin" tout à fait sympathique et où l'on pouvait entendre du Bashung ou du Hendrix, un café bien accueillant qui rappelle que la ville permet aussi de s'égarer quelque peu, au hasard des rues, dans des lieux insolites, décalés, et qui ne manquent pas de charme.

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  2. Témoignage frappant, lucide, sensible...
    A propos de la "folie-évaluation" as-tu lu le livre de Roland Gori : La fabrique des imposteurs.
    Bel été chère Elly.
    Carole

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    1. Bonjour Carole, c'est chouette de te lire ! Merci pour le commentaire. Cela faisait un petit bout de temps que je voulais lire "La fabrique des imposteurs", après avoir bien apprécié "La dignité de penser" de R. Gori. Du fait que tu l'évoques, je l'ai ouvert ce matin ! :-) Bel été également chère Carole.

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  3. Le lien fonctionne derrière "Carole" (en passant par la Plantacion)
    A bientôt

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