mercredi 26 juillet 2017

Vivre et laisser mourir

F. m'avait offert un joli petit carnet rouge il y a un peu moins d'un an. Ce fut à partir de fin mars que j'ai vraiment commencé à m'en servir, à écrire mes pensées, mes peines et mes tourments, quand mon jeune frère fut retrouvé mort chez des amis à lui. Ce n'était pas un poisson d'avril, notais-je, le lendemain. Ce fut sa dernière soirée festive et bien arrosée. Un de ses amis disait qu'il l'entendait encore ronfler au petit matin, mais un peu plus tard, lorsqu'il alla le réveiller pour aller au taf, mon frère ne respirait plus. Sans doute était-il déjà bleu. Les résultats de l'autopsie évoquaient une embolie pulmonaire. Il était mort étouffé. En fait, je sus plus tard qu'il était malade, qu'il n'en était pas à son premier malaise. J'avais retrouvé dans sa chambre, planquée au dessus de l'armoire, une blouse d'hôpital. Il avait déjà fait un tour aux urgences quelques jours auparavant. Il avait par ailleurs confié à un ami avoir mal au cœur. Je crois pouvoir affirmer que chez lui, ce mal de cœur était à comprendre dans tous les sens de l'expression. 
Cela fait donc quatre mois que je compose avec son absence et si l'annonce de son décès était, comme pour beaucoup de ses proches, reçue comme un choc, et en mon cas, comme une forme de néantisation intérieure ; finalement, je vis plutôt bien l'idée de ne plus jamais le revoir en chair et en os. Happée que je suis dans mon quotidien, je n'ai peut-être pas le temps de me morfondre. Mais surtout, je m'en suis fait une raison. Il est des êtres tellement perdus, tellement déchirés, tellement au bord du gouffre, que l'on se dit que la mort est bienvenue, après tout. 
J'ai donc beaucoup écrit, après son décès, dans ce petit carnet rouge. Je me disais, entre autres, que je lui avais toujours trouvé un air de ressemblance avec mon grand-père paternel. Je pensais aussi qu'il avait peut-être hérité d'une lourdeur malgré lui, d'une histoire et d'une Histoire assez pesantes, quelque fardeau resté obscur pour lui, un passé qu'il n'avait pu mettre en mots. Une gravité que j'entrevoyais sur le visage d'un grand-père inconnu, que je retrouvais sur le sien ces dernières années.

1954

Jean avait mis une croix sur la photo, sous son père. Peut-être avait-il peur d'oublier son visage ? C'est tout ce qui lui reste d'un père peu connu. Je me suis souvent demandé comment j'aurais vécu, à sa place, avec une image en guise de père. En tout cas, cette vieille photographie est un trésor qu'il conserve jalousement. Je perpétue un peu la tradition. Difficile de faire table rase d'une histoire passée, même défaillante. 
Et ce n'est pas une histoire d'identité...
C'est juste une histoire de vie et de mort.

1 commentaire:

  1. De retour chez moi, disposant de mon ordinateur et je vois l'image sur votre site, et avec la légende, enfin le texte, et bien sûr la perception de l'image prend une toute autre dimension. sans doute mon message sur google+ a du vous paraître bien léger, et peut-être même déplacé. j'aime la sobriété et l'élégance avec lesquelles vous relatez ces faits. Vous parvenez à rendre palpable une vie en peu de mots, et avec une image

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