jeudi 12 octobre 2017

Retour à Lugrin

    août 2017

Depuis qu'elle n'existe plus que dans ses pensées, il compte le temps qui passe. Un an et demi déjà, me dit-il, et comme le temps passe vite. Depuis qu'elle n'est plus là, il est nostalgique, plus que jamais. Nostalgique d'un temps irréversible. C'est ça la nostalgie, plus que le mal du pays que l'on a quitté, c'est le mal de la femme qui n'est plus. Ou plutôt, c'est le mal de l'amour perdu, quelque fût son lieu de résidence, et aussi imparfait fût-il. Elle était son chez-soi, elle remplissait son espace, elle comblait son vide.
Hier, nous sommes remontés dans le temps, nous sommes allés à Lugrin, en 1977. C'est une petite ville au bord du lac Léman, juste après Evian. Là, ils avaient habité un moment, accueillis dans un hôtel pour migrants, avec vue sur le lac. Le beau lac Léman... Il partait pour la semaine travailler dans quelque usine, logeant chez un jeune couple d'immigrés comme elle et lui. Elle l'attendait chaque semaine, se languissait de lui sans doute, à l'hôtel, et l'enfant pendue à ses basques.
Peut-être, quand il s'absentait, laissait-elle aller ses pensées inquiètes sur les douces vagues de l'immense lac. Peut-être, laissait-elle son regard voguer d'horizon en horizon. Là, entre les collines tristes de l'hiver, ailleurs, sur une barque misérable de l'enfance ; là, dans le froid solitaire de l'hiver, ailleurs, va-nu-pied sous des cieux brouillés ; là, où tout est définitivement étranger, ailleurs, où tout est définitivement éloigné.
Je crois comprendre à présent pourquoi j'aime tant ce lac. Premier lac de l'enfance, premier lac de la mélancolie. Il fait toujours triste au bord d'un lac. Il fait toujours un temps de tristesse, même quand le ciel est bleu, car du lac s'élèvent toutes les pensées perdues, toutes les pensées passées, toutes les pensées que les profondeurs ne sauraient retenir. Ce sont les pensées des passants, celles qui se noient, celles qui s'épanchent, celles qui se dissolvent, celles qui émigrent. Celles qui vont et viennent, et qui s'immiscent, et qui nous échappent, un peu comme ces nuages.
Je reviendrai à Lugrin, sur les traces d'un lieu et d'un temps perdus. Voilà peut-être un lieu où il ferait bon mourir. 

(écrit en Juillet 2015)


3 commentaires:

  1. Oui, un beau texte qui m'a rendu mélancolique.
    Au point que j'ai pris le temps de me promener sur ton blog, avant et après avoir sélectionné "PENSÉES D'ARBRES". Et là, avec ce sésame de recherche, ma promenade d'arbre en arbre et de pensée en pensée m'a ébloui de beautés ! Oh... Merci la fée !

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  2. A Rémi & Kwarkito : merci! Heureuse que vous appréciez vous promener par ici...

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