dimanche 17 décembre 2017

31 mai 2014

Un jour, environ deux mois après le décès de Suzanne, Jean a dit : "ce bonheur ne me parvient plus." Plus précisément, c'est ce qu'il écrit au bas d'une photo sur laquelle Suzanne et lui prenaient la pose bras dessus bras dessous.

La mort, aussi brutale et imprévisible soit-elle dans le réel, douce et prévisible dans l'absolu, mort miroir sans reflet de la vie, semble toujours annoncer : la vie continue ... Et la mort aussi.

Puis entre-deux, entre elles-deux, quelques espaces de bonheur.
Ce bonheur qui ne part et vient plus à Jean depuis que Suzanne est morte.

Suzanne ne savait pas dire "je t'aime". Elle ne savait pas dire des mots d'amour, des mots doux à l'oreille.
Pourtant, Suzanne savait cuisiner avec amour. La cuisine, c'était son domaine, son lieu à elle, son lieu de souvenirs, lieux où elle a grandi. Elle savait tout donner dans sa cuisine, elle savait parfaitement donner et nourrir les êtres aimés.

Ses petits-enfants affirmaient avec fierté : "les nems de mamie, ce sont les meilleurs."

Mais Jean, les enfants et petits-enfants ne mangeront plus jamais les nems de mamie Suzanne. Sa petite famille ne se réunira plus autour d'une fondue vietnamienne pour la nouvelle année. Suzanne ne roulera plus les nems avec amour pour son époux et ses enfants. Elle ne pilera plus l'ail et le piment oiseau dans un grand bol, avant d'ajouter le jus d'un citron, quelques cuillères à soupe de sucre, de nuoc mam et d'eau, qui font la sauce pour les nems. Elle ne fera plus frire les raviolis. Elle ne pétrira plus la pâte blanche à base de farine de riz, pour façonner des brioches farcies de viande hachée, de champignons noirs, d'oignons, et cuites à la vapeur, et qui régalaient mon enfance, tout comme les épis de maïs doux cuits à l'eau. Elle n'ajoutera plus de curcuma dans sa pâte à crêpes au lait de coco. Elle n'accompagnera plus jamais le riz blanc avec des légumes sautés dans un filet d'huile, des crevettes au curry, ou de la soupe aux gombos, ananas, tamarins, pousses de soja, coriandre, ciboule, tofus et tomates vertes. Elle ne farcira plus jamais les concombres amers. Elle ne cultivera plus ses petites courges calebasses délicieuses sautées ou en soupe, la pérille ou la menthe qui aromatisaient les rouleaux de printemps. Les cuisses de poulets ne marineront plus. Elle n'accueillera plus ses convives avec sa spécialité, le pho, et ne parfumera plus la maisonnée d'anis étoilé et de cannelle mijotant dans le bouillon. Elle ne se tiendra plus debout à ses fourneaux, dans sa cuisine, dans son espace d'amour.

C'était à l'hôpital, Suzanne ne pouvait plus rien avaler. Elle ne s'était jamais habituée à la cuisine française, et encore moins à celle de l'hôpital, si on peut appeler cela cuisine. Elle devait manger du mouliné, de la soupe, des purées, des yaourts, des compotes. La maladie a voulu qu'elle cesse de s'alimenter normalement. Suzanne ne pesait que 43 kg quand elle est entrée à l'hôpital. Je ne sais combien elle pesait à la fin. Suzanne rêvait alors de bons petits plats vietnamiens. Elle voulait rentrer chez elle. Elle voulait cuisiner à nouveau pour son mari. Elle voulait s'occuper de lui. Alors, un mois peut-être avant son départ, elle m'a dit : "Hàng, ma không co sống lâu nữa đâu, je ne vivrai pas longtemps, prends bien soin de papa."

Et j'ai dit oui à Suzanne, qui s'est éteinte le ventre vide.

10 commentaires:

  1. Elly écrit exactement comme mamie Suzanne fait la cuisine.
    Elly est dans la cuisine de mamie Suzanne. C'est de là-bas qu'Elly écrit.
    Elly écrit. Mamie Suzanne prépare les nems.
    C'est : Le monologue d'Elly.

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    1. Merci Alf pour ces touchants commentaires.
      Et, oui, souvent je parle toute seule. C'est un monologue sans fin.

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    2. D'ailleurs, toujours d'ailleurs, le monologue se transforme très difficilement en dialogue, bien souvent. Tout le monde peut expérimenter cela.

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  2. Alf lit le « 31 mai 2014 » d'Elly

    Elly écrit exactement comme sa maman faisait la cuisine.
    Elly est dans la cuisine de sa maman : c'est de là-bas qu' Elly écrit.
    Elly écrit le monologue d'Elly.
    C'est le monologue d'Elly.

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    1. Votre sensible rejoint le sien si justement, rien à ajouter sinon que je goûte.

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    2. La rencontre de deux sensibles (comme vous dites si joliment Christine) laisse rarement le lecteur indifférent.
      Le point de vue du lecteur est même prépondérant.
      Et quand le lecteur prend part au festin : c'est un grand moment.

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