mercredi 16 août 2017

Quand vient la fin

A la cérémonie d'adieu à M., le jeune prête a prodigué quelques leçons de morale au public. Il avait usé d'un langage "moderne", avec quelques expressions passe-partout du style "c'est profond", "c'est puissant". Sans doute voulait-il que son langage paraisse "in", que son langage "parle" aux gens d'aujourd'hui... Cela faisait un drôle d'effet. L'église veut-elle s'adapter au monde actuel ? Cela dit, si je ne me suis pas endormie en écoutant son sermon, c'est parce que je fus interpellée par une phrase : "La beauté sauvera le monde disait un écrivain russe"...
Dommage que l'auteur n'ait été cité. 
On dirait que ce jeune prêtre très dynamique avait pris des cours de communication, mais en utilisant superficiellement cette citation de Dostoïevski, se doutait-il qu'il faisait là référence à un auteur qui eût à cœur de mettre en scène le meurtre du père ?

 Des fois, on se pose des questions...

samedi 12 août 2017

Derrière les grilles

C'est presque toujours le même chemin emprunté, la même promenade à quelques voies près. Mais jamais flâneries ne se ressemblent. Elles changent au gré des jours et des saisons. Il est toujours de nouvelles couleurs, de nouvelles merveilles à rencontrer, même le long d'un grillage. 
Hier, celui-ci était bordé de mauvaises herbes estivales. 
Le lendemain, on avait passé la débroussailleuse. 
Heureusement, quelques images permettent de conserver le souvenir et l'éphémère.

Une luzerne esseulée

 Menthe sauvage en fleurs

 Nuages qui hantent les champs moissonnés


 Une bryone (ou navet du diable) qui s’accommode fort bien d'un grillage...

vendredi 11 août 2017

Matin aigre

Bientôt 20 ans que nous avions fait le choix d'aller là-bas vivre, à la campagne, loin des cités. Une vieille ferme, une vieille maison à restaurer, des bouts de terres en friche et le rêve d'une vie de paysans, cultivateurs cueilleurs, indépendants, dans les marges.
On en a vu passer après : des stagiaires ou autres visiteurs (du dimanche quelquefois), des jeunes et des moins jeunes, des couples et des célibataires, des utopistes ou des arrivistes, des écolos-bobos ou des pseudo-anarchistes, des qui sont érudits, des qui vous donnent des leçons de "culture", des modestes et des prétentieux, des plus ou moins spirituels, des amoureux de la Nature, des alcoolos "en réinsertion sociale", des "en situation de handicap" aussi, comme ce jeune que nous avions employé un temps, et dont l'unique handicap était d'être trop lent dans une société où il faut être performant (donc rapide...) ; bref ! Des individus en tout genre qui rêvaient d'un retour à la terre, d'une "qualité" de vie, d'un "développement durable", d'une agriculture dite "bio", agriculture biologique ou biodynamique (nuance), permaculture ou planches semi-permanentes, agroforesterie, rotation des cultures, biodiversité, engrais verts, ferme de "taille humaine", vente directe, commerce local, respect de l'environnement, solidarité, alliance "producteur-consommacteur", paniers bio, etc. On commence à connaître le vocabulaire du milieu, maintenant que ça fait quelques baux qu'on le vit. On a même l'impression d'en avoir fait x fois le tour... 
C'est tout un courant, une vague, faite de récup et de recyclage, de gestionnaires et de bons sentiments, quand ce ne sont des injonctions pleines de moralisme et de vérités. Une communauté finalement, aux frontières limitées, et pas toujours poreuses, tout comme en d'autres lieux. Toujours la même tragi-comédie des appartenances et des identités, aussi.
Mais derrière les beaux mots, derrière l'épaisse couche des beaux discours mâtinés de références éco-politiques à la conf', par ex, derrière les masques, on rencontre peu d'humains finalement.
Humain : si l'on veut encore accorder à ce mot une signification positive.



Et pourtant, on le sait, la monoculture intensive est un désastre. Tout comme la monolangue. Et l'ambroisie pullule.


mercredi 9 août 2017

Minuit


dans le jardin automnal


 
Le chat dans le jardin ne guette les souris,
Ce pacha est charmeur, à sa vue on sourit...

Félin chouchou frimousse,
Ô le bel insoumis !
Jamais il ne frémit,
Chaton n'a point de frousse !

Clochard heureux dans son château,
Richard au cœur de chardon chaud !

Paressant sur les mousses,
Petit lion sans chichi,
Œil de lynx avachi,
Le Temps est à ses trousses...

Ce doux dragon est roi d'un chaleureux taudis,
Tendre fripon sans loi d'un nocturne pays...


vendredi 28 juillet 2017

Partir ou rester

Ils sont trop mignons, je les adore.



Goutte de son




Cha

que

son est un

cristal, un métal

qui fond, un état liquide

un glacier, un minéral, une

perle, une pierre précieuse,

une onde, un lac, un océan,

où il se fuit, où il se perd

où il se confond,

où il se

noie



la momie du Vercors
Sur la route vers
les feuilles qui bruissent affolées
par le vent des temps qui courent
il est un bel endormi
un éternel aux cimes terres
dans les bleus
et les nuées
parfois il s'embrhume
mais il n'éthernue pas
par contre il sait très bien
que l'air du temps est un fragment d'éthernité.
 
23 mai 2015 

mercredi 26 juillet 2017

Vivre et laisser mourir

F. m'avait offert un joli petit carnet rouge il y a un peu moins d'un an. Ce fut à partir de fin mars que j'ai vraiment commencé à m'en servir, à écrire mes pensées, mes peines et mes tourments, quand mon jeune frère fut retrouvé mort chez des amis à lui. Ce n'était pas un poisson d'avril, notais-je, le lendemain. Ce fut sa dernière soirée festive et bien arrosée. Un de ses amis disait qu'il l'entendait encore ronfler au petit matin, mais un peu plus tard, lorsqu'il alla le réveiller pour aller au taf, mon frère ne respirait plus. Sans doute était-il déjà bleu. Les résultats de l'autopsie évoquaient une embolie pulmonaire. Il était mort étouffé. En fait, je sus plus tard qu'il était malade, qu'il n'en était pas à son premier malaise. J'avais retrouvé dans sa chambre, planquée au dessus de l'armoire, une blouse d'hôpital. Il avait déjà fait un tour aux urgences quelques jours auparavant. Il avait par ailleurs confié à un ami avoir mal au cœur. Je crois pouvoir affirmer que chez lui, ce mal de cœur était à comprendre dans tous les sens de l'expression. 
Cela fait donc quatre mois que je compose avec son absence et si l'annonce de son décès était, comme pour beaucoup de ses proches, reçue comme un choc, et en mon cas, comme une forme de néantisation intérieure ; finalement, je vis plutôt bien l'idée de ne plus jamais le revoir en chair et en os. Happée que je suis dans mon quotidien, je n'ai peut-être pas le temps de me morfondre. Mais surtout, je m'en suis fait une raison. Il est des êtres tellement perdus, tellement déchirés, tellement au bord du gouffre, que l'on se dit que la mort est bienvenue, après tout. 
J'ai donc beaucoup écrit, après son décès, dans ce petit carnet rouge. Je me disais, entre autres, que je lui avais toujours trouvé un air de ressemblance avec mon grand-père paternel. Je pensais aussi qu'il avait peut-être hérité d'une lourdeur malgré lui, d'une histoire et d'une Histoire assez pesantes, quelque fardeau resté obscur pour lui, un passé qu'il n'avait pu mettre en mots. Une gravité que j'entrevoyais sur le visage d'un grand-père inconnu, que je retrouvais sur le sien ces dernières années.

1954

Jean avait mis une croix sur la photo, sous son père. Peut-être avait-il peur d'oublier son visage ? C'est tout ce qui lui reste d'un père peu connu. Je me suis souvent demandé comment j'aurais vécu, à sa place, avec une image en guise de père. En tout cas, cette vieille photographie est un trésor qu'il conserve jalousement. Je perpétue un peu la tradition. Difficile de faire table rase d'une histoire passée, même défaillante. 
Et ce n'est pas une histoire d'identité...
C'est juste une histoire de vie et de mort.

Vraiment



l'été sous la grisaille
les variations de pluies
le gris vague des pensées
les nuages de temps
la mélancolie des arbres
le silence en demi-teinte

il n'y a rien de plus beau
on a besoin de rien d'autre

on peut vivre dans l'absence
et dans la douceur du rien

mardi 25 juillet 2017

Les joies du deuil




"Mais aujourd’hui, notre société doit “tourner” vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Tout temps qui échappe au travail est un temps perdu. Dans une logique consumériste, il faut toujours que nous consommions plus d’objets, de loisirs. Par ailleurs, ce temps du deuil est aussi mal vu, car c’est une période de remémoration. On se souvient, on pense au mort, on fait des bilans. Tout cela vous place dans un registre métaphysique qui favorise la pensée et la vie, paradoxalement. Ce sont des moments intenses, rares, où il y a une connexion fructueuse entre l’émotion et la pensée. Quelqu’un qui est ému et qui pense en même temps est plus libre que la moyenne. Le temps du deuil est un temps subversif."

Anne Dufourmantelle

lundi 24 juillet 2017

Les parapluies jaunes

La vérité est une parole à la dérêve.



Annecy, juillet 2016

jeudi 20 juillet 2017

Quand je serais grande

Un jour, si par hasard je terminais d'écrire ma thèse, peut-être pourrais-je m'accoler l'étiquette de linguiste, ou mieux d'anthropologue du langage. Ce serait mon domaine de spécialité, je serais experte. Trop la classe. Et je ne serais pas plus avancée. Comme ça se trouve, je continuerais de pointer au pôle emploi et je devrais écrire des lettres au directeur de l'agence en réponse à ses courriers d'avertissement avant radiation pour non présentation à des convocations aux ateliers "droits et devoirs" du demandeur d'emploi. Qui sait ?
Peut-être aussi, dans le meilleur ou dans le pire des cas, rejoindrais-je la communauté des maîtres de conf et puis passerais-je l'hdr pour ensuite superviser des futures thèses ? Le problème, c'est que je manque d'ambition et que je ne sais pas de quoi je rêve. En plus, c'est encore une histoire de concurrence acharnée et je ne sais pas vendre ma peau. Mais bref ! Inutile de penser à ma retraite. Je me laisserais emporter par les vagues. Qui vivra verra, comme on dit. 
En attendant, je pensais qu'il était chouette de pouvoir écrire au néant du virtuel. Le 21ème siècle a tout de même quelques avantages. Plutôt que de m'adresser à un journal intime et solitaire, je peux envoyer mes bouteilles d'humeurs à l'amer internet et parfois, accueillir quelques réponses pleines d'empathie de la part de passagers ou de passagères clandestins/clandestines, au bord du naufrage, comme moi. 
Ce matin, comme je me réveillai un peu trop tôt, plein d'idées me trottaient dans la tête. D'abord, je me demandai si je me levai ou pas. Ensuite, m'est venu le mot "hypertexte". Hypertexte, c'est la magie d'internet. Aujourd'hui, il est possible d'écrire des hypertextes, voire des hyperpoèmes. Pour en avoir une idée concrète, je peux en donner un exemple ; voilà un vieux truc que j'avais gribouillé autrefois et que j'avais intitulé Les chansons d'amour


Suite à une overdose sévère d'actualités, de discours catastrophistes, pessimistes, colériques, hargneux, etc. dans la même veine, j'ai failli en crever et j'ai ressenti le besoin impérieux de parler d'amour, avant qu'on ne la décapite (qui sait ?)... Hé oui, je suspecte une forte inclination romantique en ma mystérieuse personne. Et ceci est une maladie qui me poursuit depuis l'enfance. Que faire, sinon succomber à l'appel de l'amour ? Avant qu'il ne soit trop tard ? Car...


on dirait que le temps est encore en avance
alors que j'aimerais qu'il s'endorme un moment
je repousse la nuit je repense au bouleau
à son ombre fébrile à son souffle tremblant

l'automne est déjà là les ruisseaux alanguis
transportent les rameaux que le vent a cueillis
il est beau mon vieil arbre à la peau poivre et sel
son front se dégarnit et il se courbe un peu

mais j'aime pour toujours quand son ombre caresse
comme un souffle tiédi au bord d'un tombeau d'eau
je repousse la nuit je repense au bouleau
j'aimerais que le temps se fissure un instant

il est seul sur sa rive il est seul avec moi
tandis que se dessine une ride évasive
dans le creux de son dos qui frissonne à l'automne
l'automne est déjà là il annonce l'hiver

et je reprends la marche et je quitte à nouveau
sa force sa grandeur je m'éloigne à regret
ses feuilles continuent la lente décadanse
je me languis déjà de leur tonalité


mercredi 19 juillet 2017

You cant put your arms around a memory

De temps à autre

ton visage resurgit
et je suis comme ton ombre
pour une saison
un automne en plein été
on me dit un peu stupéfait
vous êtes ?
vous ressemblez ?
soudain je marche dans tes pas
à nouveau je te suis à la trace
je deviens ton sillage
mes rides, tes empreintes
ta voix et ton âme

il y a bien longtemps
que tu ne respires plus
et je ne suis plus jamais
l'enfant pendu à tes jupes
pleurnichant, m'accrochant à tes bras
te harassant à longueur de jour
à longueur de nuit
alors que tu avais déjà trop à penser
trop à faire

il y a bien longtemps
que ce monde a disparu
tu n'es plus la femme
tu n'es plus la mère
tu n'es plus la fille
encore moins une silhouette
dans un paysage d'eaux et de ciels
où les lacs d'occident effacent les rizières d'orient

ta mère aussi s'en est allée
peu de temps après lui

depuis que tu es partie
ton fils s'est laissé mourir
je ne suis plus sa grande soeur
il n'est plus le petit bonhomme aux joues à croquer
qui refusait de me tenir la main
lors des balades autour du lac
il a toujours refusé la main tendue
et il s'est perdu quand la lumière fut éteinte
quand la flamme s'est étiolée
lentement mais sûrement

comme je regrette
que vos cœurs ne vibrent plus

La vie n'est qu'une succession de paysages hantés.


mardi 11 juillet 2017

Couper à travers champs




Un jour ou une nuit
ou un matin ou une après-midi
quand sais-je
je couperais à travers champs
les tournesols s'inclineront
sur mon chemin en direction
du grand astre solaire
Je deviendrais alors la fable
que je raconte aux enfants curieux
de savoir ce qu'il y a
après la vie, après la mort

Un jour ou une nuit
ou un matin ou une après-midi
peut-être

Du don des nues

Lilas, glycine, églantier, chèvrefeuille
les parfums printaniers se sont tôt dissipés
dans la chaleur et le sec de l'été entêtant
ils ne durent jamais qu'une saison
le temps d'un effluve, d'une vague mourante
le temps d'une vague émouvante



comme un ciel qui s'évanouit
comme un bleu qui s'évanuit
une tombée du jour rêvassant
une nuit rêvassée

Perdue dans les nues, les nuées, les nuances




Suivre le chemin des blés





Et laisser les nuages consoler un cœur lourd.







samedi 8 juillet 2017

Soi même comme une entreprise

Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D'où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d'autre. D'essayé. De raté. N'importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

D'abord le corps. Non. D'abord le lieu. Non. D'abord les deux. Tantôt l'un ou l'autre. Tantôt l'autre ou l'un. Dégoûté de l'un essayer l'autre. Dégoûter de l'autre retour au dégoût de l'un. Encore et encore.Tant mal que pis encore. Jusqu'au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l'un ni l'autre. Jusqu'au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu'à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l'un ni l'autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.
Samuel Beckett Cap au pire Editions de Minuit 1991
 

Je n'ai pas aimé mon excursion à la grande ville. La foule qui brassait beaucoup d'air chaud pour rien m'a ennuyée. J'ai eu comme un sentiment de répulsion à l'égard de l'activisme ambiant. Toute cette foule en mouvement, tous ces individus qui ne cessaient d'aller et venir, tout ce monde là m'a paru tellement vide, superficiel, sans âme, sans substance. Je languissais de retrouver le calme et la lenteur de la campagne. Je préfère, de très loin, l'ennui existentiel de mon jardin.
Même effet lorsque je me suis rendue à l'école doctorale. J'eus envie de fuir en courant. A peine avais-je pénétré l'enceinte qui donnait sur une cafétéria grouillant d'étudiants, de doctorants, d'enseignants, que j'étais saisie d'un malaise : une sorte de malaise dans la culture. Une envie de vomir. Un dégoût pour le milieu. 
Peut-être n'était-ce que préjugés ? Peut-être était-ce une réminiscence de l'ancienne étudiante que je fus, en révolte contre un système ?  La jeune femme d'autrefois rêvait d'une société sans école, sans travail forcé, sans hiérarchie, sans élite. Un idéal sans doute naïf mais qui ne m'avait pas entièrement quittée : je voulais vivre et non pas "gagner ma vie". Je ne suis pas une battante, une winner, une "acteur social" en représentation ; je ne voulais pas rentrer dans le moule, je ne voulais pas me plier aux normes, aux règles.
Ce lieu, cette école était saturée de normalité, de conformité, de raison prescriptive, de folie raisonnante, hantée par la mort. C'est une école bâtie sur un ancien site hospitalier. Un vieil hôpital devenu école doctorale, maison des sciences de l'homme aux murs blancs, froids, stricts, moches, cafétéria sans âme, sans bohème, sans poésie. Vanité des vanités.
J'avais réussi l'exploit - quel exploit ! - de rédiger un projet de thèse en une semaine, il y a un mois, et de candidater à la dernière minute à un contrat doctoral, écrivant même une lettre de recommandation à la place du directeur de labo encadrant... Et mon dossier fut sélectionné. Curieux miracle. J'avais traversé avec succès l'épreuve de la pré-sélection et j'étais attendue pour une audition. 
Il y avait une vingtaine de candidats pour sept malheureux contrats. La concurrence était rude, d'autant plus que les candidats agrégés semblaient être favorisés. Je fus donc invitée à exposer mon projet de thèse en dix minutes top chrono. Puis s'ensuivaient dix minutes de questions.
Évidemment j'ai réussi. Réussi à rater.

J'ai risqué une tachycardie pour pas grand chose finalement. Mais il fallait vivre cette expérience pour savoir à peu près de quoi elle retournait. C'est assez instructif.
Ce jour là, les plus ou moins zélés postulants à un contrat doctoral devaient donc faire leurs preuves, défendre leur projet, convaincre un auditoire composé majoritairement de directeurs/directrices de labo de recherche de l'intérêt de leurs travaux. Il fallait gérer son stress, être le meilleur, le plus efficace, le plus performant dans sa prestation, le plus organisé, le plus apte à entrer dans les normes académiques. Face à une quinzaine de personnes, il fallait assurer son rôle à la perfection et être en capacité de donner les bonnes réponses attendues aux questions qui ne souffrent d'aucune ambiguïté. Communication transparente. 
J'y suis allée  sans avoir répéter mon rôle. J'avais toutes les chances pour manquer de clarté et de structuration dans mon discours. Troublée par mes émotions, troublée par une situation aux allures de tribunal inquisiteur, j'ai du répondre à côté de certaines questions. A côté de la plaque. Inadaptée. Que dire ? Je n'ai pas été brillante. Je n'ai pas été fulgurante. Je n'ai pas été une lumière. Je suis restée médiocrement humaine, venue sans armes, sans entraînement massif. Donc, je ne suis pas entrée dans les cases. D'ailleurs, qu'est-ce que je faisais là-bas ? Bref ! Je n'ai pas "mérité" un contrat. Je n'ai pas satisfait aux critères d'évaluation.
Alors, voilà ! je suis terriblement soulagée car je ne me sentirais pas enchaînée. Je conserve une indépendance bien plus précieuse qu'un salaire mensuel. Comment pouvais-je imaginer me soumettre à une sélection aussi barbare et inhumaine ? Comment pouvais-je accepter de jouer le jeu de la compétition acharnée ? Évaluation, compétence, performance : pression mortifère.
Dans le groupe, un homme, sur ma droite, dormait. Cinq ou six personnes, peut-être un peu plus, paraissaient vraiment à l'écoute. Quelques sourires bienveillants. Une seule femme me remercie pour mon exposé avant de m'interroger. Et je m'interroge aussi : quelle part d'humanité dans cette mascarade ? 
Comédie, tragédie humaine. Mieux vaut en rire qu'en pleurer. Sept malheureux contrats pour combien de doctorants précaires ? Entreprise universitaire. Élitiste, inégalitaire, sans équité. Avec la prétention de penser l'éthique. Hypocrisie. 
Entreprise qui n'appelle que l'entreprise de soi.
Malaise dans le savoir, gros malaise dans la culture.

mercredi 7 juin 2017

Ma vie




" Plusieurs critiques ont naturellement attribué mon pessimisme à l’influence qu’aurait exercée sur moi la philosophie allemande. Mes vues sur la destinée humaine remontent, hélas ! bien plus haut et me sont tout à fait personnelles. En voici la preuve : une de mes sœurs vient de découvrir, dans de vieux papiers de famille, un petit cahier où elle recueillait fraternellement, à mesure qu’ils m’échappaient, mes vers de pensionnaire. Parmi les divers morceaux dédiés à mes compagnes, il s’en trouve un sans dédicace et intitulé l’Homme. Il est daté de 1830 et commence ainsi :

Misérable grain de poussière

Que le néant a rejeté,

Ta vie est un jour sur la terre ;

Tu n’es rien dans l’immensité.

٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠

٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠

Ta mère en gémissant te donna la naissance :

Tu fus le fils de ses douleurs ;

Et tu saluas l’existence

Par des cris aigus et des pleurs.


et se termine par ces vers :


Sous le poids de ces maux son corps usé succombe,

Et, goûtant de la nuit le calme avant-coureur,

Ton œil se ferme enfin du sommeil de la tombe :

Réjouis-toi, vieillard, c’est ton premier bonheur.


Ce dernier trait prouve suffisamment que mon pessimisme n’avait pas attendu Schopenhauer pour se déclarer.


Paris, mai 1877. "



Louise Ackermann. Extrait et fin de "Ma vie" (1885)

vendredi 19 mai 2017

la vie c'est pas du gâteau

Je sais le mal que tu t'es donné
la peine
les regrets les remords
je sais ton cœur serré
la boite de somnifères
les cachets d'alprazolam
les poches pleines de méthadone
les canettes de 8.6
les clopes, le shit, la beuh
Toute cette chimie de consolation
elle t'a consolé que dalle
on peut crever de chagrin.

Ali ton pote a pleuré
il ne comprenait pas
il disait que tu avais tout pour être heureux
Yvon était là, ton copain depuis la maternelle
je crois qu'il était aussi blasé que moi
et puis Carlito avec qui tu sniffais de l'héro
c'est ton autre vieux pote Jacky qui me l'a dit
il lui en veut pour ça
pourtant Carlito a chialé comme une madeleine
et puis d'autres collègues, je ne les connais pas
et tes copines du lac, elles sont venues aussi
ton couple d'amies lesbiennes
elles étaient fort sympathiques, sont restées un long moment
auprès de toi
une autre amie encore, une blonde décolorée, la cinquantaine
rondelette et le visage bouffi d'alcool
elle a beaucoup pleuré
une autre amie, vietnamienne, des cheveux longs raides comme des baguettes
je ne sais plus son nom
et tes vieux potes alcoolo, la soixantaine passée, des chailles en moins
ceux qui revendent des bières au lac
un commerce plus ou moins illégal
et ton vieux camarade, le skizo
j'ai oublié son nom à lui aussi, David, peut-être
il a pas eu de chance, la drogue ça lui a retourné le cerveau
peut-être que c'était une chance finalement
il est venu te voir avec sa mère
tu lui avais confié que t'étais à bout
et ton autre pote aussi, un bronzé avec des semi-dreads
qui avait fait un mois d'HP quand son père, il est mort
il l'a répété plusieurs fois
il m'a dit qu'il se souvenait quand tu étais la star du quartier
le seul à faire une figure compliquée de hip hop
je ne sais plus laquelle, la coupole peut-être
et puis y'avait Micka
ton vieux pote de quartier, aussi
avec qui t'avais fait les 400 coups
comme pisser sur le yorkshire des Dubois
et se faire courser par la mère
entrer en douce chez des voisins du lotissement
par le velux
t'avais pris l'échelle de papa, c'était pas discret
évidemment on vous a vu, bande de ptits cons
sales mioches que vous étiez
et la gendarmerie s'est raboulée
on a bien rigolé
à se raconter ces souvenirs
attendris, émus, on retenait les larmes
c'est trop con mon frérot
tu pourrissais à côté
dans ta dernière chambre
funéraire
et puis y'avait tata aussi
une laotienne, la quarantaine 
elle racontait les bouffes entre amis, avec toi
et les grosses gamelles de riz gluant qu'elle préparait pour tout le groupe
et vos journées qui finissaient en soirées au resto
et puis, et puis...
fallait que tu meurs
trop vite, trop tôt
la salle était bondée
tous tes potes étaient là
ils étaient plus d'une centaine à venir te saluer
avant la crémation
tu étais le camarade sans frontières, l'ami de tous
paumés, marginaux, alcoolos ou propres sur eux
français arabes chinois portugais etc ça ne voulait rien dire
frangin poète, robin des cités
à faire rire ton monde
et puis à le faire pleurer
et tes gosses JF
tu fais chier
tes ptits bambins
ils sont orphelins
et L.
elle t'aimait encore
elle aimait le JF d'avant
celui qui n'avait pas encore sombré totalement
dans ses paradis artificiels
qui ressemblaient à un enfer, en fait.

Mais finalement, tu sais quoi
j'avais l'impression d'être dans le film de Tim Burton
Big Fish
c'est pas dit que tu l'aies vu
quand le gars il meurt à la fin
et que viennent le voir tous ses amis improbables
Pour toi c'était un peu pareil, c'était beau



vendredi 5 mai 2017

Des murs et des ombres

Parfois, la "dite" (ou en d'autre terme la "fictive") humanité pourrait se diviser en ces 2 catégories : les murs et les ombres. Et s'il fallait choisir entre les deux, je préfèrerais certainement vivre comme une ombre fugitive.


" La vie est comme la journée : elle a ses heures mortes." Louise Ackermann

dimanche 9 avril 2017

Nos métamorphoses

Il n'est rien d'autre que des abîmes
Des abîmes de sens
Les sens, nos précipices
les sens nous précipitent
vers ce que l'on croit
être plein de bon sens

mais à trop creuser les précipices
on déterre du non-sens

Il n'est rien d'autre que des gouffres en chacun
qui foutent les jetons
qui donnent le vertige

Il faudrait construire des ponts
il faudrait relier
et éviter de plonger
surtout sans réfléchir
dans un vide insensé

Parfois, on écrit pour prendre la mesure de nos métamorphoses blêmes
 au bord du gouffre

Et si ça ne veut rien dire, alors

Tant pis

ou tant mieux

vendredi 31 mars 2017

Sur la rivière Li


Au sujet du photographe : Weerapong Chaipuck
Son site : ici
Cormorant show at Li river


Peut-être faut-il vivre ?
plutôt que de boire à en perdre la raison.

Ne pas oublier de vivre un peu, au moins.
(Le rajouter sur la liste des tâches)

Ne vivrions-nous pas mieux
si nous pouvions être pêcheurs
à la barbe blanche
sur la longue barque
qui glisse imperceptiblement
sur la rivière Li
dans la brume d'un autre âge ?

Nous serions si sereins
un petit soleil entre les mains
paisibles et loin
surtout loin
dans la brume d'un autre temps
et libres
comme les majestueux corbeaux de mer.

Plus besoin alors de boire à en perdre la raison
plus besoin de faire ton clown
c'est connu que les clowns
passent du rire aux larmes
et rient de pleurs

plus besoin d'oublier de vivre, au moins, un peu.



En pensant à J.F (le 14/11/2014)

Le masque, qui ne faisait plus rire personne, est tombé.
Pour JF qui a fini par noyer son âme.
On lui souhaite, malgré la douleur, de se la couler douce à présent.
La peine est immense,
demeurent les souvenirs...
Avec tout notre amour, aussi maladroit et impuissant fut-il face au naufrage.



mardi 31 janvier 2017

lundi 23 janvier 2017

La révolution d'un seul brin de paille

Il est des livres posés au chevet de ma pensée, tel celui de Manasobu Fukuoka, faussement en dormance, mais agissant silencieusement, sans manifestations criantes.
Il est étrange alors de constater le cheminement tâtonnant de la pensée. Elle m'apparait souvent comme une forme sans forme, comme une entité qui se meut en sourdine et qui parfois, fait parvenir à la conscience, comme sautant du coq à l'âne, dans un je ne sais quoi d'irrationnel, sans logique, mais sans doute de manière analogique, des associations libres, semble-t-il... (C'est dire un peu que la pensée n'est pas seulement affaire de conscience, mais qu'elle a quelque chose d'un inconnu évident, d'un processus inconscient.)
Ainsi, pensant ce lien indéfectible qui unit les êtres parlants au besoin de sens, à ce besoin de donner un sens à leur vie, comme on dit, ou à tout expliquer, croyant comprendre énormément de choses, il m'est resurgi ce bon vieux livre de l'aussi vieux cultivateur à la mode sauvage que fut Manasobu Fukuoka, celui qui prônait un non-agir en agriculture, une ré-alliance aussi entre agriculture et spiritualité, un humble retour à la terre, chacun avec son bout de terre pour (se) cultiver et (se) méditer, en simple compagnie, et peut-être en symbiose, qui sait ? avec la nature. Là où toute théorie deviendrait presque futile...
 Me revenait ce passage où il expliquait que les paysans du 20è siècle, devenus agriculteurs de grande surface, n'avaient plus guère le temps de chasser du gibier durant la saison froide, ou (pire encore) de composer des haïkus. La dimension poétique (ou spirituelle) ne nourrissait plus l'âme de celui qui cultivait la terre pour "produire" de la nourriture, à foison, comme il en était convenu désormais, des fois qu'il s'enrichisse.
Une perte pour un gain ? Ou une perte pour une perte ?

" Si l'on ne cherche plus à manger ce qui est agréable au goût, on peut goûter la vraie saveur de tout ce que l'on mange " M. Fukuoka 

vendredi 20 janvier 2017

Entre sens et non-sens

Le sens n'est jamais hors-sujet.
Mais il se peut que le sujet soit hors-sens...


mardi 3 janvier 2017

Le jeu du signe

Dans mon article précédent, je me questionnais à propos de l'expression vietnamienne qui signifie allusion : lời bóng gió. Je suis encore assez intriguée par cette image et notamment par le mot bóng. En effet, il semblerait que ce terme qualifierait plutôt, d'après un locuteur sud-vietnamien que j'ai interrogé, dans un sens premier, ce qui est éclatant, brillant, lumineux. Mais son avis entre en contradiction avec ce qu'en dit le wiktionnaire par ex. (cf. ici), qui comme d'autres dicos en ligne apporte la définition - ou devrais-je dire la traduction - ombre en premier lieu. Le mot est évidement polysémique, le sens variant aussi selon le co(n)texte. Ainsi bóng associé à cây, il n'y a pas de doute, on évoque l'ombre des arbres. Mais dans tóc bóng, on évoquera plutôt l'aspect lumineux et la traduction donne cheveux lustrés
A y regarder de plus près, en tout cas dans les exemples utilisés par le wiktionnaire, je peux remarquer une différence syntaxique agissant sur la valeur que prendra le mot bóng, soit ombre ou lumière, selon s'il est placé devant ou après le mot qu'il accompagne. Bon, rien de nouveau sous le soleil. Les mots sont la plupart du temps polysémiques, les sens ambigus, et il faut souvent se référer, entre autres, au contexte (inter)discursif/textuel pour approcher le(s) sens évoqué(s).
Le système sémantique d'une langue donnée a quelques spécificités (non fixées dans le temps et l'espace) qui découlent d'un usage social et historique. L'organisme signifiant (pour reprendre les termes de Benveniste) qu'est une langue est un système mouvant, en perpétuelle transformation : les mots et les sens naissent, changent, évoluent, et meurent aussi. Ceci étant la conséquence des rapports qu'entretiennent les sujets parlant à leur(s) langue(s). Mécompréhension, "fautes" grammaticales ou autres, poésie, jeux de mots, emprunts à d'autres langues, etc., et c'est ainsi qu'une langue peut se transformer, s'enrichir de nouveaux signes, de nouvelles significations. Ce sont ainsi majoritairement divers processus de dérivations métaphoriques et métonymiques jouant sur les signes qui font le mouvement des langues, le mouvement des signifiants et des significations, de la forme et du fond.

Mais revenons à bóng. Outre que le sens est pluriel, bóng est aussi ce que Louis-Jean Calvet appelle un énantiosème (L-J. Calvet, Le jeu du signe, Seuil, 2010, p. 83-92) : l'énantiosémie étant le fait pour un signe d'exprimer une chose et son contraire. Voilà ici un phénomène linguistique tout à fait rare et qui a suscité des débats, certains linguistes réfutant l'existence des énantiosèmes, vu comme "le produit d'un artifice" ou d'"une erreur d'analyse" (L-J. Clavet, p. 91 ),  et d'autres -c'est aussi l'avis de certains psychanalystes dont Lacan- qui pensent que l'énantiosémie est bien un fait "strictement" linguistique. 
Il est bien difficile de prendre position ici, mais il me semble que le mot bóng est un exemple intéressant, pouvant illustrer le phénomène. On pourrait tout de même y voir un fond sémantique commun dans ce mot, surtout si on observe les différents sens donnés par le wiktionnaire : ombre, image, silhouette, profil, trace, lueur, reflet, lumière, influence, chimère, illusion, brillant, luisant, esprits, âme, double, sens figuré (Nghĩa bóng), filigrane (hình in bóng)... Il y a l'idée, me semble-t-il, de ce qui se perçoit en partie, difficilement, mal, ou trompeusement, de ce qui peut se percevoir que par delà, après coup ou de ce qui peut paraître entre-deux, pas tout à fait réel mais à la fois accessible, peut-être quelque chose d'artificiel. Mais enfin, dans ce fond sémantique se manifestent cependant deux idées contraires, deux sens contraires : de l'ombre et de la lumière.

Comment ce phénomène linguistique, en considérant qu'il existe, peut-il advenir ? Plusieurs explications sont données, et je renvoie les lecteurs intéressés à l'ouvrage de L-J. Calvet, mais aucune théorie ne parait vraiment satisfaisante aujourd'hui. Selon Julia Kristeva, il faudrait toutefois prendre en compte le point de vue du sujet de l'énonciation dans la formation de ce phénomène vu comme un processus "ordonné" ("c'est la position du sujet de l'énonciation qui change la perspective et aménage les différences sémantiques, lesquelles ne sont donc pas nécessairement manifestées dans les mots eux mêmes" dit J. Kristeva). Pour d'autres, l'hypothèse avance le "désordre", le "raté" de la langue, le "moteur qui grippe", ce serait donc qu'une affaire de langue, ou de signe (L-J. C. p. 91).
Si le linguiste présente cette "querelle des énantiosèmes" (titre du chapitre, p. 83) pour illustrer sa thèse d'une remise en question de cette "représentation", dit-il, devenue commune de la langue et notamment du signe linguistique, qui depuis Saussure, posséderait deux faces - signifiant et signifié, pour ma part, se pose la question du sujet parlant et de son action réelle sur la langue. Est-ce que les énantiosèmes résultent vraiment d'une action (dans le temps, soit d'un processus) des individus (et de la société) sur la langue ou est-ce la langue, en tant qu' "organisme signifiant" possédant les corps et pensées des individus, qui se joue de nous ?