mardi 31 janvier 2017

lundi 23 janvier 2017

La révolution d'un seul brin de paille

Il est des livres posés au chevet de ma pensée, tel celui de Manasobu Fukuoka, faussement en dormance, mais agissant silencieusement, sans manifestations criantes.
Il est étrange alors de constater le cheminement tâtonnant de la pensée. Elle m'apparait souvent comme une forme sans forme, comme une entité qui se meut en sourdine et qui parfois, fait parvenir à la conscience, comme sautant du coq à l'âne, dans un je ne sais quoi d'irrationnel, sans logique, mais sans doute de manière analogique, des associations libres, semble-t-il... (C'est dire un peu que la pensée n'est pas seulement affaire de conscience, mais qu'elle a quelque chose d'un inconnu évident, d'un processus inconscient.)
Ainsi, pensant ce lien indéfectible qui unit les êtres parlants au besoin de sens, à ce besoin de donner un sens à leur vie, comme on dit, ou à tout expliquer, croyant comprendre énormément de choses, il m'est resurgi ce bon vieux livre de l'aussi vieux cultivateur à la mode sauvage que fut Manasobu Fukuoka, celui qui prônait un non-agir en agriculture, une ré-alliance aussi entre agriculture et spiritualité, un humble retour à la terre, chacun avec son bout de terre pour (se) cultiver et (se) méditer, en simple compagnie, et peut-être en symbiose, qui sait ? avec la nature. Là où toute théorie deviendrait presque futile...
 Me revenait ce passage où il expliquait que les paysans du 20è siècle, devenus agriculteurs de grande surface, n'avaient plus guère le temps de chasser du gibier durant la saison froide, ou (pire encore) de composer des haïkus. La dimension poétique (ou spirituelle) ne nourrissait plus l'âme de celui qui cultivait la terre pour "produire" de la nourriture, à foison, comme il en était convenu désormais, des fois qu'il s'enrichisse.
Une perte pour un gain ? Ou une perte pour une perte ?

" Si l'on ne cherche plus à manger ce qui est agréable au goût, on peut goûter la vraie saveur de tout ce que l'on mange " M. Fukuoka 

vendredi 20 janvier 2017

Entre sens et non-sens

Le sens n'est jamais hors-sujet.
Mais il se peut que le sujet soit hors-sens...


mardi 3 janvier 2017

Le jeu du signe

Dans mon article précédent, je me questionnais à propos de l'expression vietnamienne qui signifie allusion : lời bóng gió. Je suis encore assez intriguée par cette image et notamment par le mot bóng. En effet, il semblerait que ce terme qualifierait plutôt, d'après un locuteur sud-vietnamien que j'ai interrogé, dans un sens premier, ce qui est éclatant, brillant, lumineux. Mais son avis entre en contradiction avec ce qu'en dit le wiktionnaire par ex. (cf. ici), qui comme d'autres dicos en ligne apporte la définition - ou devrais-je dire la traduction - ombre en premier lieu. Le mot est évidement polysémique, le sens variant aussi selon le co(n)texte. Ainsi bóng associé à cây, il n'y a pas de doute, on évoque l'ombre des arbres. Mais dans tóc bóng, on évoquera plutôt l'aspect lumineux et la traduction donne cheveux lustrés
A y regarder de plus près, en tout cas dans les exemples utilisés par le wiktionnaire, je peux remarquer une différence syntaxique agissant sur la valeur que prendra le mot bóng, soit ombre ou lumière, selon s'il est placé devant ou après le mot qu'il accompagne. Bon, rien de nouveau sous le soleil. Les mots sont la plupart du temps polysémiques, les sens ambigus, et il faut souvent se référer, entre autres, au contexte (inter)discursif/textuel pour approcher le(s) sens évoqué(s).
Le système sémantique d'une langue donnée a quelques spécificités (non fixées dans le temps et l'espace) qui découlent d'un usage social et historique. L'organisme signifiant (pour reprendre les termes de Benveniste) qu'est une langue est un système mouvant, en perpétuelle transformation : les mots et les sens naissent, changent, évoluent, et meurent aussi. Ceci étant la conséquence des rapports qu'entretiennent les sujets parlant à leur(s) langue(s). Mécompréhension, "fautes" grammaticales ou autres, poésie, jeux de mots, emprunts à d'autres langues, etc., et c'est ainsi qu'une langue peut se transformer, s'enrichir de nouveaux signes, de nouvelles significations. Ce sont ainsi majoritairement divers processus de dérivations métaphoriques et métonymiques jouant sur les signes qui font le mouvement des langues, le mouvement des signifiants et des significations, de la forme et du fond.

Mais revenons à bóng. Outre que le sens est pluriel, bóng est aussi ce que Louis-Jean Calvet appelle un énantiosème (L-J. Calvet, Le jeu du signe, Seuil, 2010, p. 83-92) : l'énantiosémie étant le fait pour un signe d'exprimer une chose et son contraire. Voilà ici un phénomène linguistique tout à fait rare et qui a suscité des débats, certains linguistes réfutant l'existence des énantiosèmes, vu comme "le produit d'un artifice" ou d'"une erreur d'analyse" (L-J. Clavet, p. 91 ),  et d'autres -c'est aussi l'avis de certains psychanalystes dont Lacan- qui pensent que l'énantiosémie est bien un fait "strictement" linguistique. 
Il est bien difficile de prendre position ici, mais il me semble que le mot bóng est un exemple intéressant, pouvant illustrer le phénomène. On pourrait tout de même y voir un fond sémantique commun dans ce mot, surtout si on observe les différents sens donnés par le wiktionnaire : ombre, image, silhouette, profil, trace, lueur, reflet, lumière, influence, chimère, illusion, brillant, luisant, esprits, âme, double, sens figuré (Nghĩa bóng), filigrane (hình in bóng)... Il y a l'idée, me semble-t-il, de ce qui se perçoit en partie, difficilement, mal, ou trompeusement, de ce qui peut se percevoir que par delà, après coup ou de ce qui peut paraître entre-deux, pas tout à fait réel mais à la fois accessible, peut-être quelque chose d'artificiel. Mais enfin, dans ce fond sémantique se manifestent cependant deux idées contraires, deux sens contraires : de l'ombre et de la lumière.

Comment ce phénomène linguistique, en considérant qu'il existe, peut-il advenir ? Plusieurs explications sont données, et je renvoie les lecteurs intéressés à l'ouvrage de L-J. Calvet, mais aucune théorie ne parait vraiment satisfaisante aujourd'hui. Selon Julia Kristeva, il faudrait toutefois prendre en compte le point de vue du sujet de l'énonciation dans la formation de ce phénomène vu comme un processus "ordonné" ("c'est la position du sujet de l'énonciation qui change la perspective et aménage les différences sémantiques, lesquelles ne sont donc pas nécessairement manifestées dans les mots eux mêmes" dit J. Kristeva). Pour d'autres, l'hypothèse avance le "désordre", le "raté" de la langue, le "moteur qui grippe", ce serait donc qu'une affaire de langue, ou de signe (L-J. C. p. 91).
Si le linguiste présente cette "querelle des énantiosèmes" (titre du chapitre, p. 83) pour illustrer sa thèse d'une remise en question de cette "représentation", dit-il, devenue commune de la langue et notamment du signe linguistique, qui depuis Saussure, posséderait deux faces - signifiant et signifié, pour ma part, se pose la question du sujet parlant et de son action réelle sur la langue. Est-ce que les énantiosèmes résultent vraiment d'une action (dans le temps, soit d'un processus) des individus (et de la société) sur la langue ou est-ce la langue, en tant qu' "organisme signifiant" possédant les corps et pensées des individus, qui se joue de nous ?

jeudi 22 décembre 2016

D'allusions en illusions

Peut-on imaginer quelque chose de plus inconsistant que l'ombre du vent ? 
Difficile d'imaginer, tant cela ne coïncide guère avec ce que nous percevons de la réalité, que le vent puisse posséder une ombre. Difficile de se représenter une ombre de vent, ou à l'inverse une lumière de vent. 
Comment donc tout de même donner ou imaginer un sens à ce que l'on ne peut concrètement appréhender, à ce qui semble être inexistant ?

lời bóng gió : ces trois mots signifient en vietnamien allusion.
Littéralement, on peut traduire "parole lumière/ombre vent", avec donc une hésitation pour le mot bóng. Le dictionnaire donne deux traductions contraires. C'est-à-dire que nous avons ici en un seul mot deux définitions contraires, la désignation de deux réalités antithétiques : ombre et lumière. Et je ne saurai dire si dans cette collocation, bóng s'entend plus dans un sens ou dans l'autre, s'il faut donc le comprendre comme ombre ou comme lumière. Cependant, l'association de ces trois termes donne une image assez intéressante, à mon goût, de l'allusion. 
Si l'allusion est rattachée à la parole, comme si toute allusion ne pouvait que provenir d'une parole, ici cette parole est aussi accompagnée de bóng gió, d'ombre/de lumière de vent. L'allusion serait donc une parole d'ombre de vent (faisons le choix arbitraire de l'ombre)...

Comment interpréter cette expression "à la française" ? 
Comme j'aime bien l'analogie, je dirais qu'une parole d'ombre de vent est une formule très poétique, tout comme le poème sait être allusif. Sans désigner strictement une réalité, la parole allusive ne fait qu'évoquer quelque chose qui ressemblerait à une réalité : une forme de réalité que l'on ne peut atteindre clairement mais que l'on pourrait pressentir. Ce serait une réalité comme un pressentiment, ou bien une intuition. On pourrait aussi dire, un peu autrement, que l'allusion nous donnerait une conscience confuse de quelque réalité.

A moins que l'ombre du vent ne soit qu'une illusion ? 


mercredi 21 décembre 2016

Thèse ou ne pas thèse ?

Je ne serai point la première, ni la dernière à me poser une question aussi futilement existentielle. Néanmoins, je me la pose. C'est ce qui actuellement me triture l'esprit, entre autres.
Alors que depuis deux jours, je suis plongée grâce à une pseudo grippe dans un état d'épuisement pas si désagréable somme toute, me laissant comme l'impression d'être enveloppée d'une chaude bulle de lassitude, je me demande à nouveau, je doute encore, l'incertitude me submerge.
Oui, je me questionne.
Ai-je bien fait de répondre affirmatif à mon directeur de mémoire qui m'a "égoïstement" encouragée de m'engager dans l'écriture d'une thèse sous sa direction ?
Pffff
Soupir
infini
Au moins, il y a une chose de positif en ce moment, c'est que cela a été "la" bonne excuse pour arrêter de travailler. Mais arrêter de travailler, on y prend goût, surtout lorsque l'on a loisir à nouveau de mieux perdre son temps, de lire, ou de ne rien faire d'intelligent comme par exemple se peindre les ongles en bordeaux - Ah, cette belle nuance du vin !
Me voici donc (presque) engagée dans une prise de tête qui durera au moins trois ans, si tout se passe bien. Officiellement, je ne bénéficie pas encore du super classe statut de doctorant, mais je travaille déjà, avec l'aide de mon directeur qui croit en moi (ça fait drôle), sur un projet pour tenter de le défendre au prochain concours, histoire de décrocher, si les Dieux sont avec moi, une allocation mensuelle qui devrait booster quelque peu, économiquement et matériellement, mes recherches.
Je suis déjà fatiguée rien que d'y penser.
En fait, je me dis que je n'ai rien d'une grande intellectuelle.
Bien sûr, j'aime lire des trucs compliqués que je ne suis pas sûre de comprendre, mais parfois, je crois que je me délecte encore plus à regarder des téléfilms gnangnan.
Parfois, il n'y a rien de plus jouissif que d'oublier de réfléchir.
Pourtant... Pourtant, c'est con mais je nourris quand même le rêve insensé d'écrire quelque chose qui ne soit pas trop bête, quelque chose qui parlerait à au moins quelqu'un (?).
Heureusement, ce quelque chose entre en continuité avec les thèmes de mon mémoire et peut-être est-ce ce qui me motive le plus à persévérer : penser autour de l'exil, l'entre-deux, la subjectivité, le langage et l'écriture.
A partir de diverses auteures qui ont fait l'expérience de l'exil et de l'écriture entre les langues (Julia Kristeva, Leïla Sebbar, Nancy Huston etc), et à partir de ma propre expérience, j'espère pouvoir développer la question de savoir ce que pourrait-être un sujet "écrivant".
J'ai en l’occurrence la prétention d'ouvrir la discipline peu connue qu'est l'anthropologie du langage à cette problématique, et de penser entre linguistique, philosophie, psychanalyse et littérature.
Vanité des vanités.
Mais qu'ai-je à y perdre, sinon mon temps que j'ai déjà perdu maintes fois ?