Bientôt, la passante pour l'éternité sera en vadrouille dans la vacance. (C'est pas trop tôt !)
Reprendre l'écriture là où elle s'est arrêtée
Reprendre le train à rebours, compartiment fumeur svp
Reprendre un chemin d'à côté, celui des feuilles mortes
Reprendre des tartines de pesto d'alliaire fait maison
Reprendre un ou deux verres de Riesling
Reprendre des kilos de cellules émotionnelles
Reprendre le fil de la non-histoire
Reprendre là où l'écriture ne s'est jamais arrêtée
Reprendre un goût de nuit et de lointain
Reprendre un café et un carré de chocolat noir
Reprendre une cigarette ou deux aussi
Reprendre depuis le début et surtout depuis la faim
Reprendre un peu de vanité, tout est vanité
L'ascension de la nuit.
Retenir l'éclosion de la nuit.
Un jour, la nuit éclot.
Il est des livres posés au chevet de ma pensée, tel celui de Masanobu Fukuoka, faussement en dormance, mais agissant silencieusement, sans manifestations criantes.
Il est étrange alors de constater le cheminement tâtonnant de la pensée. Elle m’apparaît souvent comme une forme sans forme, comme une entité qui se meut en sourdine et qui parfois, fait parvenir à la conscience – comme sautant du coq à l'âne, dans un je ne sais quoi d'irrationnel, sans logique, mais sans doute de manière analogique : des associations libres, semble-t-il… (C'est dire un peu que la pensée n'est pas seulement affaire de conscience, mais qu'elle a quelque chose d'un inconnu évident, d'un processus inconscient.)
Ainsi, pensant ce lien indéfectible qui unit les êtres parlants au besoin de sens, à ce besoin de donner un sens à leur vie, comme on dit, ou de tout expliquer, croyant comprendre énormément de choses même ce qui dépasse l’entendement ; il m'est resurgi ce bon vieux livre du cultivateur « sauvage » que fut Masanobu Fukuoka, celui qui prônait un non-agir en agriculture, une ré-alliance aussi entre agriculture et spiritualité, un humble retour à la terre, chacun avec son bout de terre pour (se) cultiver et (se) méditer, en simple compagnie, voire peut-être en symbiose – qui sait ? avec la nature. Là où toute théorie deviendrait presque futile…
Me revenait alors ce passage où il expliquait que les paysans du 20eme siècle, devenus agriculteurs de grandes surfaces, n'avaient plus guère le temps de chasser le gibier durant la saison froide, ou (pire encore) de composer des haïkus. La dimension poétique (ou spirituelle) ne nourrissait plus l'âme de celui qui cultivait la terre pour « produire » de la nourriture, à foison, comme il en était convenu désormais, des fois qu'il s'enrichirait.
Une perte pour un gain ? Ou une perte pour une perte ?
Peut-être faudrait-il retenir et méditer ce conseil de M. Fukuoka : « Si l'on ne cherche plus à manger ce qui est agréable au goût, on peut goûter la vraie saveur de tout ce que l'on mange. »
(2017)
"À la fois arche de Noé et canot de sauvetage, le ZOØDIAC voudrait embarquer les journaux imaginaires de ces derniers spécimens, afin que leurs morts orphelines chantent le requiem sauvage de la sixième extinction."
Donner une voix, la voix de la fin, aux animaux - sensibles bêtes, c'est le beau projet de cette écriture en ligne à découvrir : ZOØDIAC.
Et ma contribution personnelle : là.
Il y a des bouts de soi, éparpillés, des bouts de cœur, des bouts d'ailleurs, des bouts de vie qu'on espère aligner, mettre bout à bout, et reconstituer, comme un puzzle depuis l’autre bout du monde.
Il y a ce que l'on sait – si peu, et tout ce que l'on ne sait pas : des temps inconnus, des bribes, des débris, des interrogations et des fosses qui se creusent en nous, des mots défaillants qui font tout de même notre histoire, des fragments de ci, de là, des souvenirs flous d'une terre natale, des lieux perdus, des champs d'oubli et des champs de mine, des trous de mémoire et des bouts de loin en soi.
Un peu de répit dans la course du quotidien, et on s'évertue, on perpétue, on s'épuise à reprendre les mots, on continue, entre soi et malgré soi, on écrit dans la brume, un matin doux d'avril, après le chant des oiseaux, et un soleil encore timide. On écrit un je ne sais quoi et presque rien qui tombe sur la forêt ancienne, qui s'épanche sur les yeux. Un cliché de l'inattendu. Un zoom sur l'imprévu. Un hasard matinal. Une douceur enveloppante. Une tranquillité là-haut, dans le ciel, au-dessus de la mêlée, presque hors-temps, un semblant de pause, d'arrêt sur image, comme une illusion. On rêve encore d'une longue pensée dans la brume, d'une écriture sans but, d'une poétique de la fumée, ou peut-être plutôt, d'une idée fumeuse. Et on se reprendra un café chaud et une cigarette pour se consoler. Le jour a commencé, et la nuit se fait encore attendre.
En quelques semaines, le jardin de ma mère a changé de couleurs. Les magnolias, jonquilles et tulipes du printemps ont fané. Le jardin a l’allure d’un jardin abandonné. À cette heure matinale, alors que le soleil s’étire timidement, les fleurs sauvages sont encore fermées. Pissenlits et pâquerettes ne sont que des taches discrètes dans le vert de la pelouse. À côté, les pots de fleurs font grise mine. Maman n’est plus là pour prendre soin d’elles. Demeurent les joubarbes qui ne craignent ni le manque d’eau, ni le manque de cœur. Car il faut aussi de l’amour pour entretenir les plantes. Et ce jardin, comme cette maison, souffre d’une sécheresse d’amour depuis que Suzanne a quitté ces lieux. La personne qui mettait tout son amour dans ses gestes de jardinage, comme de cuisine, aussi hystérique et pénible fût-elle à côtoyer au quotidien, savait, malgré tout, rendre ces lieux accueillants. Et plus qu’on ne le croit, égayer un lieu de vie, c’est prendre soin des autres, c’est faire en sorte que les habitants du lieu se sentent bien chez eux, là où s'ancrent et poussent les lianes affectives. Car, quand sommes-nous chez soi, en fin de compte ? Nous ne sommes nulle part chez soi, sauf là, peut-être, où nous sommes accueillis, même temporairement, « hospités », dit Barbara Cassin, dans son bel essai, La Nostalgie.
(en 2017)