lundi 2 août 2021

Rien de nouveau sous l'ombre



En ce moment, les manifestations populaires pullulent. On crie "liberté". On exige la "liberté" dans une société qui serait dictatoriale. Je crois que c'est en fait le symptôme paradoxal d'une aliénation profonde. Peut-être est-ce le summum de l'aliénation contemporaine occidentale, qui, dans un dernier semblant de lucidité, s'écrie "liberté". Mais la liberté des droits individuels ne garantit en rien une liberté intérieure. Tout individu est aliéné par ses nombreuses croyances, ses illusions, ses fantasmes, ses déterminations, ses désirs obscurs inavouables.



Sourds à l'altérité qui les compose, tous ces individus pétris de certitudes et qui appellent à la liberté me font l'effet d'une masse d'exhibitionnistes participant à une mascarade inconsciente et morbide : les gens, les peuples, les groupes sont toujours capables des pires intolérances, des crimes les plus infâmes. Jusque dans leur vulgaire quotidien qu'ils habillent d'idéaux prestigieux.



Quel spectacle ! Quelles ténèbres dans le cœur des hommes.





Vraiment, je n'y arrive pas. Je vois toute cette tromperie. 

Tous ces vaccins QR code pass sanitaire etc. ne m'empêchent aucunement de fumer et de boire du vin à la terrasse d'un café, de flâner paisiblement dans les musées, de jouir des plaisirs esthétiques, érotiques, mélancoliques et autres, de contempler la beauté éphémère des choses de la vie, de lire écrire et de rêver en vain, de vivre seule avec mes ombres mes doutes, d'aimer, et puis de mourir à ma guise.



Nous sommes tous ici pour choisir nos prisons.



dimanche 18 juillet 2021

Mais tout de même, reprenons la route

Flânons encore ensemble quelques heures. Nous savons être sur le déclin, nous savons la fin si proche, si prête. Dans quelques minutes, dans quelques secondes, ce n'est que l'espace de quelques jours dans une éternuité. Et L'air du temps n'est qu'un fragment d'éthernité. (J'écrivais cette phrase il y a des lustres.)

Apprenons à flâner encore un peu. Développons le sens de la flânerie, indéfiniment, car c'est tout ce que nous savons faire, heureusement. Nous liserons entre les lignes, et nous cueillerons des pensées sauvages, entre les ombres des ruelles, à la terrasse des murmures, comme un moment dans une nuit, à capter l'insolite des journées ordinaires.





L'allumeur de réverbères n'est plus et nous finirons comme lui, depuis longtemps déjà, à disparaître. Reste, peut-être, un léger soupçon de rêves jaunis, comme les pages abîmées d'un livre très ancien. Nous les tournoierons en diagonale et dans tous les sens. Nous déploierons la poussière de nos âges pas encore vieux, même s'il est presque minuit trop tard.

Mais tout de même, reprenons la route ensemble, et le plus lentement possible. Suivons le lit du fleuve et son delta immense. Nous nous retrouverons peut-être, perdus dans un instant de flânerie. Comme si nous y étions, là-bas, nous fermerons les yeux, nous guetterons le vent burlesque, des fois qu'il ferait encore tinter le carillon chinois.

vendredi 9 juillet 2021

Et j'ai assez voyagé


en long en large et en travers

aussi à tort et à travers

assez traversé

assez fait le tour de ma terre

de mon rond-point intérieur

de mon ennui circulaire

un voyage qui s'épuise

autour de ma chambre aux volets mi-clos

mais fenêtre ouverte sur les ailleurs

avec la lassitude des saisons - vivement l'automne des jours



J'ai donc assez voyagé

assez vu senti entendu

mais sans doute pas assez lu

et à la fois bien trop lu - tous ces livres qui donnent le vertige - si ce n'est la nausée

on pourrait en construire des demeures de papier 

des châteaux de livres en veux-tu en voilà

des palais de lettres à perte de vue

tout s'écroulerait au premier déluge

et tout ce monde qui écrit - toutes ces écritures

romanesques intellectuelles fictives auto-fictives fantasy polar essai haïku poésie etc. etc.

ça fait quelque chose

ça ferait un grand feu de joie




J'ai donc bien assez voyagé

de l'est à l'ouest du nord au sud

depuis ma terre du dedans

depuis mes adagios

vieilles histoires tant de fois réécrites

et qui n'en finissent pas de se traduire

maintenant j'explore le passage

et les limites du temps

dans un corps à corps avec une atmosphère

car le chant du monde n'a pas besoin de mots

en fin de compte


mardi 6 juillet 2021

Il y a longtemps déjà

  il était un soir ordinaire

j’écrivais une poésie pour l’allumeur de réverbères,

car l’allumeur de réverbères est celui qui nous rêvait

d’autres horizons, d’autres hasards, d’autres ciels inattendus.



Dans les villes tentaculaires

par les ruelles emmêlées

l’allumeur de réverbères

gardien des univers-nuits

ombrait des éternuités.



Des Illuminations

scintillaient les pupilles

Phare bougie halo blafard

Signes-feux aux naufragés 

des quotidiens des jours austères



L'allumeur de réverbères éclairait des chemins 

dans les routines existentielles.


Il allumait des rêves

des songes des déroutes

des fleuves infinis

des cernes jusqu'au cou

et des voix sans issue

des nuits à dormir debout

des nuits à tomber des nues

des brumes des brouillards

des soirées des impasses

et des oiseaux nocturnes

des bancs obscurs des parkings

des soi des ténèbres

des bleu-nuits des nuits noires

des solitudes marines

et des illusions des chimères.


Il veillait aux fenêtres endormies

quand la nuit, tous les chagrins sont gris.




Il y a longtemps déjà, il était un soir ordinaire

ma poésie pour l’allumeur de réverbères

a sombré dans une histoire très passée.


Comme l’allumeur de réverbères, a-t-elle seulement existé ?


Je n’ai pas connu

l’allumeur des nuits blanches

et des happy hour

des lueurs crépusculaires

et des faces cachées de la lune.




Il ne reste plus désormais

que des réverbères électriques

comme des roues fantômes

qui trônent dans le vide

dans les squares esseulés

des lumières orphelines.


Et je sais une chose à présent :

il est des âges où nous ne croyons plus

depuis longtemps déjà nous n’attendons plus

naïfs comme des enfants

que le monde s’éclaire.



samedi 26 juin 2021

Musarder, comme les liserons.

Parcourant la forêt ancienne, je remarquais la presque disparition des alliaires et la fin de la floraison des iris d'eaux. Les hellébores, violettes, cyclamens et pâquerettes avaient déserté les sous-bois. La mineuse, déjà, piquait les larges feuilles des marronniers. Les chèvrefeuilles odorants grimpaient vigoureusement ici et là. Les ronciers et leurs fleurs délicates promettaient de nombreuses mûres sauvages. Les ombelles de baies encore vertes pendaient aux branches des sureaux. Bientôt, elles allaient se teinter d'encre de Chine violacée. Les grandes bardanes se dressaient, altières et très amères. L'arôme des menthes aquatiques se propageait à foison. Les liserons rampants colonisaient des espaces de verdures. Et tant de simples encore, plantes communes et reines indigènes des lieux - telle l'armoise majestueuse, cousine de l'absinthe, ou les trèfles, les plantains, les rumex, les crépis, les pissenlits, les pulmonaires - s'épanouissaient généreusement. Et toujours, l'observation des cycles de vie et de mort de cette diversité végétale égaye mon âme, m'émerveille.

L'été est là, fidèle au rendez-vous. Cette année, la saison ingrate est magnifiée par les pluies orageuses. Il n'y a pas plus bel été. Pourvu que l'orage dure. Pourvu que la pluie tombe, encore.




En marchant dans ma forêt ancienne, je pouvais vérifier comme les pensées vont et viennent, fleurissent et fanent, croissent et décroissent au gré de mes perceptions et sensations. Parfois, elles donnent des graines. Parfois, les graines germent. Nulle maîtrise dans ce jeu, nous sommes les jouets de nos pensées facétieuses, éphémères, furtives et saisonnières.

En marchant, je ne pouvais que constater et apprécier le hasard, l'inattendu et l'imprévu de cette pensée qui saute et qui gambade, souvent sans queue ni tête. Il n'était pas désagréable, alors, de se laisser porter par des pensées qui n'en faisaient qu'à leur tête, mais qui s'inspiraient, ou qui surgissaient, d'une certaine manière, du lieu dans lequel je me dispersais : mes pensées entraient en correspondance avec ses bruits, ses parfums, sa faune, sa flore, etc.

En flânant dans ma forêt ancienne, il me plaît donc d'observer les cycles de vie et de mort des pensées. Des pensées et des saisons. Et l'été est propice aux pensées sauvages.

Finalement, ne pourrait-on pas distinguer deux formes de vie des pensées ? 
Il y a la vie sauvage de la pensée, d'une pensée qui nous déborde, qui apparaît, virevolte et fuit, pareille aux libellules noires rencontrées le long du chemin et du ruisseau ; et il y a le raisonnement, cette tentative de domestication de la pensée, d'ordonnancement, de structuration des idées. 

Le raisonnement est un exercice difficile, certes, mais contempler, se tenir vaguement disponible, dans l'accueil inconditionnel du mouvement ou de la flânerie des pensées n'est-il pas hautement plus difficile ? On pourrait se le demander.



Je musarde, donc je pense.

samedi 19 juin 2021

Tentative de never définition de la poésie - never

Ce soir c'était un whisky

Eau Ambre merveilleuse

Pierre précieuse enivrante

Instant de non-délit délicieux

Fête de l'oubli des jours laborieux

Restaurant chinois-coréen en amies

Ambiance post-extrême-orientale

Parfums couleurs familiers-étrangers

Je savoure un air libre. 

Naufrage à bord des pensées sans grammaire.



J'ai lu et écouté toutes les tentatives passé-présent-futur d'une définition de la poésie : 

je ne sais pas ce que la poésie veut dire, lorsqu'elle prétend signifier.

Il y a trop et pas assez de poètes sur la terre. 


Je ne suis pas un poète, et encore moins une poétesse.

Je ne suis pas auteur, autrice, écrivain, écrivaine, ou que sais-je encore.

Je n'ai rien lu.


Sauf Héraclite qui dit par la bouche d'Heinz Wismann que tout discours contient sa contradiction,

et qu'en ce sens, il ne coïncide jamais avec le réel.


La parole d'un poète vrai, s'il en existe un, est une allusion. Et souvent, une illusion.


Je ne suis pas un poète avant-gardiste : je me tiens à rebours.

Je pérégrine dans les reflets.

Je suis classique sans être classique et je n'ai pas d'opinion.

Les opinions sont encore plus ennuyeuses que mon ennui.

Je n'ai aucune position, je n'ai pas d'avis impératif, je suis comme un marin des cafés de la gare.

J'empreinte des arbres en stationnement illicite pour monter au 7è ciel : compartiment fumeur SVP.

Je suis militante des droits du rien. 

La contemplation du déclin me suffit.

J'écris depuis l'ombilic des limbes.

J'aime, c'est déjà ça : je suis une amoureuse démodée.

Et seul le climat de son corps me convient.




jeudi 17 juin 2021

Rêveries d'une passante solitaire

Dernier jour de cours pour moi, je vais clore cette année scolaire placée sous le thème de la musique avec Accords et désaccords, l'excellent film de Woody Allen. Je suis à peu près certaine que les jeunes ne le connaissent pas, et je ne suis pas certaine qu'ils apprécient. Néanmoins, qui sait ?

Souvent, je suis gagnée par la lassitude d'enseigner. Lassitude qui augmente lorsque l'on approche l'été et la chaleur étouffante. Les cerveaux, déjà peu remplis en général, semblent encore plus se vider à la fin de l'année scolaire. Il n'y a plus que leurs écrans qui les intéressent, pour une grande majorité. Leurs écrans, leurs réseaux sociaux, leurs films ou séries Netflix, et quoi d'autres ? Je ne voudrais pas insinuer qu'ils n'ont pas de culture, ni brosser un portrait trop négatif de ces jeunes à qui j'essaie d'enseigner quelques compétences rédactionnelles, de transmettre quelques connaissances en "culture générale", d'éveiller un peu leur curiosité, de tenter de leur faire réfléchir sur le monde et sur eux-mêmes, de construire avec eux un regard critique et réflexif, d'insuffler un peu de poésie, etc., mais ils sont en fin de compte bien peu - une grande minorité, à s'intéresser à ce qui sort de leur ordinaire : de leur "zone de confort", comme on dirait de nos jours, expression managériale des plus à la mode aujourd'hui... (On la sort et la répète à toutes les sauces, mais sait-on vraiment ce qu'elle signifie ?) 

Peut-être, exprime-t-elle bien, finalement, quelque chose de l'humaine condition : quelque chose d'une fausse profondeur. Une profondeur superficielle. Une expression qui prétendrait être d'une profonde intelligence, qui en donnerait l'illusion en tout cas, à celui qui en userait. 

Pour ma part, je peine de plus en plus à sortir de ma zone de confort. 

Ma zone de confort, ce sont mes éternelles rêveries. Mes rêveries au bord des eaux. Et je relis actuellement la préface de L'Eau et les Rêves de Gaston Bachelard. Je crois par ailleurs qu'il n'y a pas plus poète que ce philosophe :

"On rêve avant de contempler. Avant d'être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu'on a d'abord vus en rêve."

N'y a-t-il pas plus joli renversement ? 


La peine de l'eau est infinie. Je retrouve toujours la même mélancolie devant les eaux dormantes, une mélancolie très spéciale qui a la couleur d'une mare dans une forêt humide, une mélancolie sans oppression, songeuse, lente, calme. En ce qui touche ma rêverie, ce n'est pas l'infini que je trouve dans les eaux, c'est la profondeur. L'eau anonyme sait tous mes secrets. Une goutte d'eau puissante suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit.

mercredi 16 juin 2021

lundi 14 juin 2021

Pourquoi reprendre quelque chose plutôt que rien ?

Reprendre l'écriture là où elle s'est arrêtée

Reprendre le train à rebours, compartiment fumeur svp

Reprendre un chemin d'à côté, celui des feuilles mortes

Reprendre des tartines de pesto d'alliaire fait maison

Reprendre un ou deux verres de Riesling

Reprendre des kilos de cellules émotionnelles

Reprendre le fil de la non-histoire

Reprendre là où l'écriture ne s'est jamais arrêtée

Reprendre un goût de nuit et de lointain

Reprendre un café et un carré de chocolat noir

Reprendre une cigarette ou deux aussi

Reprendre depuis le début et surtout depuis la faim

Reprendre un peu de vanité, tout est vanité



Le déclin du jour

 




Je contemple le déclin magnifique du jour. Je voudrais immortaliser la chute du jour.



L'ascension de la nuit.

Retenir l'éclosion de la nuit.

Un jour, la nuit éclot.




Et mesurer le temps du ciel est vertigineux.

mardi 8 juin 2021

in absentia





J'ai pris le train à reculons,

j’ai pris le train en marche arrière.

Quai des brumes

Gare aux réminiscences

Départ pour les contresens

Contrées disparues – lieux communs – histoires ordinaires.

Mondes à trop grande vitesse

Je n’ai pas vu les années passer – un comble pour une passante.




Il était un jour, j'ai embarqué à bord d’un TER

(Train de l’Éternel Retour)

- Train fantôme de l'extrême Orient Express -

pour remonter dans la nuit des temps.

Sens inverse

Demi-tour

À rebours.

Voyage à l'envers du décor,

intérieur à contre-courant.

Blaise, dis, sommes-nous encore loin du passé antérieur ?



Elly, il n'y a plus de compartiments fumeurs.



Grenoble – Chambéry – Annecy – Cluses

C’est mon Transsibérien, mon trajet sensible,

mon train de vie très passé.

A contre-jour

Encore une éternuité qui s'est écroulée avant que je ne prenne un billet de non-retour.

Échappée belle 

Au cœur des ténèbres : vers les pays des monts et des lacs.

Pause – arrêt – arrivée de toujours – méditation au Café de la Gare.

Là-bas,

une ado d’autrefois attendait encore,

et ô combien de cafés, combien de cigarettes, combien d'heures suspendues.





lundi 7 juin 2021

Couler dans les paradis virides

 


Plus que la mer, j'aime le lac et ses rivières. Sans doute parce que cela me rappelle ces joyeuses virées au lac, en famille et entre amis, ces longues virées à la journée, de ces étés insouciants, où nous étions plusieurs enfants à apprendre à se noyer. Nous jouions à former une ronde en nous tenant par la main, et nous avancions petit à petit jusque là où nos pieds ne touchaient plus le sol. Puis, nous délions nos mains, puis nous nagions jusqu'à la rive. Sauf que, je ne savais pas nager. Après avoir bu une belle tasse d’eaux troubles, heureusement des bras m'avaient saisie pour me ramener à la surface. Sur la plage, encore sous le choc de l’émotion, nous étions deux marmots à penser que couler fait une drôle de sensation. Et depuis ce jour, je sais bien couler.