mardi 6 avril 2021

Un printemps d'autrefois


En quelques semaines, le jardin de ma mère a changé de couleurs. Les magnolias, jonquilles et tulipes du printemps ont fané. Le jardin a l’allure d’un jardin abandonné. À cette heure matinale, alors que le soleil s’étire timidement, les fleurs sauvages sont encore fermées. Pissenlits et pâquerettes ne sont que des taches discrètes dans le vert de la pelouse. À côté, les pots de fleurs font grise mine. Maman n’est plus là pour prendre soin d’elles. Demeurent les joubarbes qui ne craignent ni le manque d’eau, ni le manque de cœur. Car il faut aussi de l’amour pour entretenir les plantes. Et ce jardin, comme cette maison, souffre d’une sécheresse d’amour depuis que Suzanne a quitté ces lieux. La personne qui mettait tout son amour dans ses gestes de jardinage, comme de cuisine, aussi hystérique et pénible fût-elle à côtoyer au quotidien, savait, malgré tout, rendre ces lieux accueillants. Et plus qu’on ne le croit, égayer un lieu de vie, c’est prendre soin des autres, c’est faire en sorte que les habitants du lieu se sentent bien chez eux, là où s'ancrent et poussent les lianes affectives. Car, quand sommes-nous chez soi, en fin de compte ? Nous ne sommes nulle part chez soi, sauf là, peut-être, où nous sommes accueillis, même temporairement, « hospités », dit Barbara Cassin, dans son bel essai, La Nostalgie.

(en 2017)

jeudi 25 mars 2021

Autoportrait en gouttes de pluie

 


C'était sans doute un soir d'automne, je me réalisais cet autoportrait en gouttes de pluie. Les gouttes de pluie, ou les gouttes de gris, je les connais. Elles m'accompagnent depuis longtemps. Elles tombent, elles coulent, elles se mêlent à mes états de l'âme. Je les écris, je les varie, j'en peins des tableaux qui se suivent et se ressemblent, ou ne se ressemblent pas.
Ce fut d'abord la mousson d'un pays et d'un temps perdus. C'était parfois une pluie orageuse sous un ciel d'été. Il arrive encore que cette pluie accompagne une tempête violente. Rarement, elle est douce et fine, presque imperceptible. Et à d'autres moments, elle se confond aux larmes, avant de se jeter dans un ruisseau, une rivière, une mer, un océan.
Les gouttes de pluie sont toujours pleines de mélancolie, on apprend à composer avec leurs mélodies : elles sont comme un chant de grillon dans la nuit. Je fais avec, je les écoute. Je les accepte, je les accueille. Je les contemple aussi car elles sont peut-être à l'image d'une existence humaine. Toutes les existences pleuvent et finissent par se noyer dans le grand fleuve.

jeudi 28 janvier 2021

Cultiver la brume, for ever

Il faut prendre le désir à la lettre.
Lacan, Écrits, Le Seuil, 1966.


Aujourd’hui, je crois pouvoir affirmer qu’écrire, c’est toujours écrire entre les langues, les mots, les pensées et les styles des autres. Son style propre est un métissage : aussi, un heureux avènement, ou le produit d’un cheminement progressif dans le travail de l’écriture, avec des hauts et des bas, des inspirations et des absences, de jolies trouvailles et des scribouillages laborieux.

Après quelques jours de plongée dans mes écrits, qui s’étalent sur une dizaine d’années, de 2009 à 2019, après les avoir laissés en dormance, longtemps…, je viens donc d’accoucher de trois recueils de poésies, après avoir fait le grand ménage, trier, jeter (beaucoup), relu, retouché ; trois recueils qui sont comme trois moments de mon existence passée.

Je m’arrête là, je passe à autre chose. Je ne quitte pas le monde de l’écriture pour autant, je crois que je me jette enfin à l’eau ! J’écris simplement autre chose, une chose autre, encore et toujours étrangère, mais qui semble mieux correspondre avec celle que je deviens, et je dois dire que ça me fait du bien. Un souffle d’énergie, une petite euphorie. Comme une métamorphose qui vient de s’achever. Ou le commencement d’une autre.

Peut-être, enfin, peut-être, ai-je emprunté le bon chemin ? Celui de mon désir obscur ?


samedi 12 décembre 2020

Cultiver la brume





Cultiver la brume, c'est comme bâtir des ruines.


Clarice Lispector est une auteure que je lirais bien un de ces jours. Je n'ai pas lu grand chose d'elle, sauf une nouvelle qui m'était parvenue voilà quelques mois via un ami comme on en rencontre rarement, un ami silencieux et d'un autre monde.  C'était Le message, de Clarice Lispector. 
Comme Clarice Lispector, chaque matin, je fume, je bois du café et je tourne en rond. Je n'ai toujours pas trouvé de remède. Je tourne en rond sur ma chaise, immobile. J'écoute le silence et ma respiration. Ma respiration est une méditation et une contemplation d'un sentiment qui mêle vide, nostalgie, mélancolie. J'attends que l'inspiration vienne. J'attends d'être inspirée de vivre.   

lundi 2 novembre 2020

Sur la forêt ancienne, la brume est tombée.






Journal d'une passante dans le re-confinement

 

Réveillée ce matin un peu avant 4h. Café, clope, et par hasard, je regarde une vidéo de Florian Piane, qui prétend mettre en lumière "Tous les mensonges et vérités sur le Covid dévoilés [Manigance - 19 Film]". 


Nous vivons une drôle d'époque où la vérité et le mensonge semblent se confondre plus que jamais. Difficile de voir clair dans ce flot de discours plus ou moins contraires. L'un dit blanc, l'autre dit noir. Les politiques se contredisent, les divers experts en médecine, virologues et épidémiologistes entre autres se contredisent, tout le monde se contredit. Moi-même je me contredis.

Parallèlement aux discours officiels qui s'inquiètent et inquiètent sur les conséquences de la pandémie, s'élèvent des discours qui crient à la manipulation de masse, à la dictature sanitaire et numérique.


Dans cette cacophonie de voix, je tends à ne plus émettre aucun avis, à me taire de plus en plus. Que savons-nous en fin de compte de ce qui se trame vraiment dans l'inconscient collectif ? En tout cas, c'est de nouveau le confinement. Re-confinement. Et dans tout discours, vérité et mensonge s'emmêlent (les pinceaux).


Avant que la sentence ne tombe, j'eus le plaisir d'assister, en compagnie d'un tendre ami, au spectacle Le Jeu des ombres, dans le cadre de la semaine d'Art en Avignon. Le Jeu des ombres de Valère Novarina, mis en scène par Jean Bellorini, a quelque chose d'intemporel dans son évocation du mythe d'Orphée, mais résonne particulièrement, à mes oreilles, avec le vacarme de notre monde actuel.


Si le spectacle propose une réinterprétation du mythe d'Orphée, rythmé par la musique de Claudio Monteverdi, il m'a paru être une métaphore intéressante de la logorrhée excessive que connaissent les utilisateurs et en l'occurrence les commentateurs intempestifs des réseaux sociaux.


Des mots se déversent dans un flot quasi-continuel, des listes de mots sans queue ni tête, des répétitions incessantes, des discours en veux-tu en voilà, des vomissements de paroles, des on-dit crachés et recrachés plus ou moins à la lettre, des mots, des maux, des mots vidés de sens... qui coulent, qui inondent, qui submergent, qui donnent le tournis, la nausée. Tout le monde, ou presque, a son mot à dire, veut se faire entendre, veut exprimer sa liberté d'expression sans limite, veut être visible sur la grande scène du monde, et parle presque sans égard, et trop souvent, sans égard pour autrui. Dialogues de sourds en continu. Sans poésie, ou alors c'est accidentel. Sans beauté. Chacun s’enivre de son propre flot inaudible de paroles.


On en oublie la musique. Peut-être devrait-on se taire plus souvent et écouter la musique du silence : cette musique qui n'a pas la prétention d'un discours sensé, d'un discours qui prend des airs de raisonnements mais qui ne veut plus rien dire, tant il devient, de nos jours, excessif et malade, au bord d'une forme de folie collective, virale, explosive, exponentielle.

On n'écoute plus cette musique intérieure qui nous anime, cette musique - là, présente bien avant les mots et le langage : cette musique qui est comme l'inconscient du langage - belle pensée de V. Novarina.

On devrait, comme Orphée, redevenir musicien, avant de se considérer comme des êtres pensant, car parlant - une déduction trop rapidement faite. Plutôt que de parler à en vomir, on devrait s'en remettre à la musique du monde silencieux, à notre musique intérieure, au plus intérieur, à celle qui s'adresse à l'intime, ou à celle qui prend sa source dans la part la plus obscure de soi, en soi. 

Peut-être alors, peut-être, verrions-nous une lumière au sortir des Enfers.